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18,5 milliards pour briser le plafond de verre agricole de la Lékié

OBALA

Le département de la Lékié est-il en train de troquer sa traditionnelle daba pour les blouses blanches de la haute industrie ? C’est la question qui brûle les lèvres après l’annonce de l’installation d’un mastodonte industriel à Obala. Entre les promesses de milliers d’emplois et les fantasmes d’une banlieue industrielle du Grand Yaoundé, décryptage d’un investissement de 18,5 milliards de FCFA qui bouscule les lignes de la géographie économique du Centre.





Pendant des décennies, évoquer la Lékié revenait invariablement à dessiner les contours d'un gigantesque et nourricier jardin potager. Le département fournissait les régimes de bananes-plantains, les tubercules de manioc et les tomates qui garnissent les marchés de Yaoundé. Une vocation agricole noble, certes, mais économiquement réductrice, cantonnant ce territoire aux marges de la création de la haute valeur ajoutée. Mais voilà, le vent tourne. À Nkolmelen, un lieu-dit stratégique situé dans l'Arrondissement d'Obala, le vrombissement des moteurs de camions et le cliquetis des chaînes de montage s'apprêtent à remplacer le silence des plantations. Le déclencheur de ce séisme économique ? Une convention d’agrément dûment paraphée entre l’Agence de Promotion des Petites et Moyennes Entreprises (APME) et l’entreprise Univers Sarl. Au cœur du deal : un investissement massif de 18,5 milliards de FCFA pour la sortie de terre d'une unité ultra-moderne dédiée à la production d’eau minérale, de boissons gazeuses et de jus de fruits. Pour la Lékié, ce n'est pas un simple fait divers industriel ; c'est un véritable bond quantique.

Dans les salons feutrés des ministères à Yaoundé, le mot est sur toutes les lèvres depuis des années : l'import-substitution. Univers Sarl semble l'avoir injecté directement dans l'ADN de sa future usine d'Obala. L'ambition affichée ne souffre d'aucune modestie : maîtriser de bout en bout la chaîne de valeur, depuis le captage de la ressource jusqu'au packaging final. Une stratégie d'intégration verticale conçue pour couper l'herbe sous le pied des produits importés qui inondent encore trop souvent les tables camerounaises. Mais le marché national ne sera qu'un tremplin. L'usine de Nkolmelen est calibrée pour le grand large, ou du moins pour le marché régional de la CEMAC. À l'heure où la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAF) pousse les États à affûter leurs armes industrielles, voir une PME camerounaise se positionner pour exporter des boissons et des jus de fruits fabriqués localement est un signal fort. C'est la souveraineté économique du pays qui se joue ici, une bouteille à la fois.




 

Le mirage des chiffres ou la réalité du terrain ?

Sur le papier, le volet social du projet donne le tournis et fait briller les yeux des jeunes diplômés du département, trop souvent condamnés à l'exode urbain ou à la précarité. L'entreprise annonce la création de 64 emplois directs chaque année. Mieux encore, la phase d'exploitation devrait générer entre 1 500 et 3 000 emplois indirects. Du personnel administratif aux ingénieurs, en passant par les logisticiens, les chauffeurs et les agents de sécurité, c'est tout le spectre socio-professionnel local qui est ciblé. Cependant, le véritable génie de cette implantation réside dans l'effet d'entraînement qu'elle promet pour le tissu économique local. Les PME de la Lékié, souvent confinées à l'informel ou à la petite sous-traitance, se voient offrir une occasion en or. Maintenance industrielle, logistique de transport, services de restauration pour les ouvriers, nettoyage, fourniture d'emballages... La chaîne d'approvisionnement de cette usine pourrait agir comme un incubateur à ciel ouvert pour l'entrepreneuriat local. Reste à savoir si les entreprises de la place sauront se mettre à niveau pour répondre aux standards d'exigence d'une multinationale en devenir.

Si Univers Sarl a jeté son dévolu sur Nkolmelen, ce n'est évidemment pas par philanthropie rurale. Le choix est d'une froide pertinence géostratégique. Le site se trouve à un jet de pierre de l'échangeur d'Obala, véritable nœud gordien routier qui connecte l'axe Yaoundé-Bafoussam. Pour un industriel de la boisson, la logistique est le nerf de la guerre. Être positionné sur cet axe, c'est s'assurer que les camions de livraison pourront irriguer le Grand Nord, l'Ouest et le Littoral sans s'enclaver. Mieux, cela permet d'approvisionner la bouillante capitale, Yaoundé, tout en évitant l'enfer des embouteillages urbains pour le transit lourd. Ajoutez à cela la proximité des banques de la capitale et un bassin de main-d'œuvre qualifiée à moins de trente minutes, et vous obtenez le cocktail parfait de la compétitivité. Au-delà du cas Univers Sarl, cet investissement de 18,5 milliards de FCFA agit comme le révélateur d'une tendance lourde : la saturation asphyxiante de Yaoundé. La capitale politique étouffe, son foncier est devenu inaccessible et ses plans d'urbanisme volent en éclats. Face à cette paralysie programmée, les investisseurs n'ont d'autre choix que de regarder de l'autre côté des frontières administratives de la ville.

Le flair géographique

C'est ici que la Lékié abat ses cartes. Avec ses réserves foncières encore disponibles, son réseau routier en nette amélioration et sa démographie galopante, le département a tout pour devenir la nouvelle base arrière industrielle du Grand Yaoundé. Aujourd'hui c'est Obala qui décroche la timbale, mais demain, Monatélé, Sa’a, Okola ou Elig-Mfomo pourraient emboîter le pas. On imagine sans peine ces localités se muer en hubs de transformation agroalimentaire, en plateformes logistiques de premier plan ou en centres de services numériques légers. L'arrivée d'Univers Sarl à Nkolmelen sonne donc comme un avertissement pour les élites et les municipalités de la Lékié : l'ère industrielle frappe à la porte. L'éternel grenier du Centre a désormais les moyens de devenir son moteur d'usinage. Aux acteurs locaux de transformer l'essai, pour que ces milliards ne soient pas seulement une belle ligne sur un communiqué de presse, mais le carburant d'une prospérité partagée.

Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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