Figuil s’éteint, le Grand-Nord coule et Yaoundé souffle sur les braises
- Mathieu Nathanael NJOG

- 14 juin
- 3 min de lecture
CIMENTERIE
On nous avait promis l’émergence à l’horizon 2035, mais à l’allure où vont les délestages, c’est plutôt l’extinction totale qui nous guette bien avant le terminus. Le 12 juin 2025, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, trônait fièrement à Figuil, coupant le ruban d’une usine ultra-moderne de 50 milliards de FCFA pour le compte de CIMENCAM (filiale de Lafarge). Un monstre industriel taillé pour cracher 500 000 tonnes de ciment par an, censé abreuver le Grand-Nord, le Tchad et le Niger. Un an jour pour jour après ce tintamarre officiel, le joyau est à l'arrêt. Rideau. Circulez, il n'y a plus rien à produire.

Par une note laconique datée du 02 juin 2026, la Direction de CIMFIG (Cimenterie de Figuil) a douché ses clients et partenaires : le site subit un « effacement total » du Réseau Interconnecté Nord (Avis de décès du RIN, en clair). Imposé sans ménagement par la SOCADEL, cet arrêt forcé gèle un outil stratégique national. Pas de courant, pas de ciment. Pendant ce temps, à Maroua, le marché spécule sur les ruines de cette panne nationale : le sac de ciment grimpe en flèche, oscillant désormais entre 9 500 et 10 000 FCFA dans certains quartiers. Une réalité socio-économique étouffante qui risque de surprendre le Président Paul Biya et son épouse, tranquillement installés dans les salons feutrés et climatisés d'Intercontinental de Genève en Suisse, bien loin des canicules sahéliennes privées de ventilateurs. Cette tragédie industrielle met à nu l’amateurisme qui caractérise la gestion de notre politique énergétique. Rappelez-vous le discours grandiloquent du Ministre de l’Eau et de l’Énergie (MINEE), Gaston Eloundou Essomba, devant les patrons du GECAM à la mi-2025. Le ministre jurait, la main sur le cœur, que la mise en service fin 2025 des sept turbines du barrage de Nachtigal pour 420 MW résoudrait définitivement le déficit national, au point de vendre le surplus aux voisins. Un saupoudrage gouvernemental de haut vol qui vient d’être violemment rattrapé par les dures réalités du terrain.

Quand la SOCADEL débranche l'industrie
Le constat est cinglant. Depuis le 1er juin 2026, le producteur indépendant Globeleq a suspendu sa fourniture au réseau SOCADEL en raison d'impayés chroniques et de désaccords contractuels. Résultat ? La ville de Douala broie du noir avec plus de 40 % de sa fourniture en berne, tandis qu’Eneo devenu depuis quelques jours la SOCADEL court après les centrales thermiques à fuel et à gaz que le gouvernement promettait pourtant de ranger au placard des mauvais souvenirs. Pour justifier le fiasco dans le septentrion, Yaoundé brandit l'éternelle excuse climatologique : la baisse du niveau du barrage hydroélectrique de Lagdo. À cause d’une pluviométrie squelettique sur le bassin de la Bénoué, la retenue d’eau affiche une cote critique de 206,9 mètres, frôlant dangereusement le seuil d’alerte absolue fixé à 206,7 mètres. Mais qui a programmé le développement d’une région trois fois plus vaste que la Belgique sur la seule respiration d’un barrage construit sous l'ère Ahidjo et fatigué par les sédiments ? Chaque délestage ne plonge pas seulement les ménages dans le noir obscur. Il ralentit les entreprises, fragilise les investissements directs étrangers, menace des milliers d'emplois directs et indirects, et consacre la marginalisation économique de toute une partie du Cameroun. Comment peut-on parler d'industrialisation du Grand-Nord quand l'accès à l'électron relève du miracle divin ?
Conscient que le scandale CIMFIG fait désordre dans les salons de la République, le MINEE, Gaston Eloundou Essomba a tenté de sauver la face en recevant en urgence, le 10 juin 2026, une délégation de Lafarge Cameroun. Au menu de cette audience aux allures de thérapie de groupe : des « assurances » gouvernementales enrobées de la traditionnelle rhétorique lénifiante. Le Ministre promet des « concertations » avec la SOCADEL pour mendier une puissance minimale capable de faire tourner quelques machines à Figuil. Pour le long terme, le gouvernement brandit la phase II des centrales solaires de Maroua et de Guider, ainsi qu'un projet d’interconnexion Sud-Nord (RIS-RIN) dont le taux de réalisation peine à afficher 40 %. En attendant que ces pylônes traversent la savane, les fours de Figuil refroidissent, les ouvriers croisent les bras (des centaines d’emplois mis en berne), et le consommateur trinque. L'arrêt de CIMFIG est un rappel brutal à la technocratie de Yaoundé : sans énergie stable, l'émergence n'est qu'un slogan de campagne électorale. Le développement commence toujours par la lumière, et pour l'instant, le Cameroun navigue à l'aveuglette, une bougie vacillante à la main.
Mathieu Nathanaël NJOG



.jpeg)
Commentaires