Une parcelle de la KSA a été cédée à la brillante expansion industrielle de sa filiale brassicole
- Mathieu Nathanael NJOG

- 14 juin
- 5 min de lecture
GROUPE KADJI
Pendant que les thuriféraires des salons feutrés de Yaoundé théorisent l'import-substitution autour d'un énième café importé, l’Union Camerounaise de Brasseries, l’une des entreprises de l’empire familial Kadji, claque 100 milliards de FCFA dans le Moungo pour une usine des boissons en canettes et ambitionne d’aller à la conquête du marché Ouest Africain. Enquête sur un hold-up capitalistique orchestré par des héritiers qui ont réussi là où beaucoup ont échoué. Faire prospérer un patrimoine familial industriel qu’ils ont hérité dans un environnement fortement concurrentiel leur exigeait de se repenser.

C’est une lapalissade de dire que le capitalisme camerounais souffre d'une terrible maladie : celle des héritiers saboteurs. Dans nos républiques bananières d'Afrique centrale, la chronique des affaires est trop souvent un cimetière de fleurons industriels, coulés en moins d'une décennie par des descendances trop pressées de dilapider la fortune du daron en berlines allemandes et en villégiatures sur la Côte d'Azur. Alors, quand un contre-exemple magistral vient gifler cette fatalité tropicale, le Canard Libéré pose un diagnostic lucide en regardant l’admiration que suscite l’Union Camerounaise de Brasseries (UCB) dans son développement. Voilà cinquante-quatre (54) ans que la maison brasse, résiste et encaisse les coups dans un secteur de plus en plus concurrentiel. Mais ce que le Landerneau économique de Douala vient de voir sortir de terre relève de la pure audace : une usine ultra-moderne spécialisée dans les boissons en cannettes implantée dans le Moungo, à la frontière hautement stratégique des régions du Littoral et du Sud-Ouest, sur le site de la Kadji Sports Academy. Coût du bijou ? La bagatelle somme de près de 100 milliards de francs CFA (environ 150 millions d’euros). Un investissement massif sur fonds propres et crédits bancaires qui vient doubler d’un coup sec la capacité nationale de la société brassicole du Groupe, injectant deux millions d’hectolitres supplémentaires dans les gosiers d'un marché domestique en perpétuelle surchauffe. Les premières productions des cannettes de Kadji Beer 50 cl et 33 cl, et des boissons sans alcool (Spécial Pamplemousse et la boisson énergisante KiQ), disponible au format 33 cl s'arrachent déjà dans les rayons, narguant une concurrence où les boissons importées de ce format et celles de la société brassicole nationale du Groupe français Castel contrôlaient royalement le marché.

Il faut remonter le fil de l'histoire pour comprendre le séisme. Lorsque le patriarche Joseph Kadji Defosso, alias Fu'a Toula, tire sa révérence en 2018, les augures prédisaient la curée habituelle. Bataille de succession, dilapidation des biens, mal gouvernance, … C’était mal connaître le duo Me Nicole Kadji et Gilbert Kadji qui conduisent la fratrie. Là où d'autres se seraient écharpés devant les tribunaux pour le partage des miettes, les enfants Kadji ont choisi de faire fructifier le patrimoine hérité comme dogme de gestion. Car UCB reste la seule et unique brasserie à capitaux 100 % camerounais à tenir tête aux multinationales occidentales. La troisième génération qui arrive aux affaires dans le Groupe Kadji doit opérer le subtil équilibre entre les principes managériaux sophistiqués acquis dans les grandes universités d'occident, et l'intelligence vulgaire doublée de la très grande sagesse de leur grand-père. C’est elle qui a permis la création et la conduite du gigantesque patrimoine. La mise en service de cette ligne de production de cannettes dans l’Arrondissement de Dibombari dans le département du Moungo n'est pas qu'une affaire de gros sous ; c'est un rare exemple de transmission réussie au Cameroun. Et le coup de génie est agro-industriel. Pendant que le Ministère du Commerce multiplie les séminaires budgétivores sur l’« import-substitution », UCB applique le concept sur le terrain de la manière la plus pragmatique. L'usine du Moungo a été calibrée pour intégrer massivement le malt de sorgho local. Traduction en français facile : au lieu de commander du malt européen par navires entiers au port de Douala, le Groupe Kadji va brancher ses cuves de brassage directement sur la filière agricole du Grand Nord camerounais. C'est de l'économie circulaire brute. On sécurise les revenus de milliers de paysans sahéliens tout en immunisant la bière nationale contre les chocs logistiques mondiaux. Si ce n'est pas du patriotisme économique, cela y ressemble fichtrement.
Kadji, le défi de la troisième génération
L'Union Camerounaise de Brasseries (UCB) affiche aujourd'hui un capital social stratosphérique de 36 137 188 000 FCFA. Sur le plan social, le déploiement du Moungo va générer à terme 800 emplois directs et plus de 1 000 emplois indirects. Pour ne pas froisser les chefferies traditionnelles locales, la Fondation Fu’a Toula Kadji Defosso a déjà pris les devants en finançant des projets d'adduction d'eau potable et d'éducation à Bekoko, Yato et Bomono. Une manière intelligente de sanctuariser la paix sociale autour des installations. Mais le Cameroun est devenu trop étroit pour les ambitions de la nouvelle garde. Pendant que les analystes de salon scrutaient la guerre des prix à Douala-Bassa, le Groupe Kadji qui compte à son actif dans l’immobilier, l’hôtellerie, l’Assurance, le plastique, la logistique et l’alimentaire qn’a rien perdu de sa fortune. Au contraire, il a opéré un débordement digne des plus grands stratèges militaires. Le 25 mars 2026, à Aba, dans l’État d’Abia au Nigeria, le pavillon camerounais a été planté avec pertes et fracas. À travers sa filiale Ultimum Limited, le Groupe a inauguré une unité brassicole flambant neuve. Une première phase d'investissement de 35 millions de dollars (20 milliards de FCFA), qui pourrait grimper jusqu’à 100 millions de billets verts à terme. Pourquoi Aba ? Parce que c’est le cœur battant du commerce nigérian, aux portes d'un marché de 220 millions de consommateurs. Les Nigérians découvrent ainsi la gamme Razle (Orange, Lemon, Bomb Mousse) et la boisson énergisante Kick, fabriquées localement par des capitaux camerounais. L'arrogance économique change enfin de camp. Et ce n’est pas tout : nos sources confirment l'ouverture imminente d’un hub logistique en Côte d’Ivoire, premier marché de la zone UEMOA.

Ce centre de distribution sera ravitaillé en tenaille par l'usine d'Aba et celle de Douala, s'appuyant sur un réseau de plus de 20 000 détaillants locaux. La ZLECAf n’est plus un slogan pour technocrates de l'Union Africaine, c'est une réalité commerciale gérée depuis le triangle équatorial. Le coup de maître du duo Me Nicole et Gilbert Kadji réside dans cette capacité à maintenir l’équilibre d’un conglomérat hyper-diversifié pour parer aux retournements de conjoncture. Derrière la bière médaillée d'or au Monde Sélection en 2024, se cache une armada industrielle redoutable : la Société Camerounaise de Céréales (SCC) pour le volet agro-industriel, les Assurances Générales du Cameroun (AGC) pour capter les flux financiers, SOPROTRANS pour la logistique lourde, POLYPLAST pour la plasturgie et l'emballage, et Chimède Immobilier pour asseoir le patrimoine foncier. Sans oublier la Kadji Sport Academy (KSA), cette pépinière qui a sorti les plus grandes légendes du football national et qui prête aujourd'hui ses terres de périphérie à l’expansion industrielle. Alors, bien sûr, le communiqué officiel précise doucement que l’inauguration protocolaire de l’usine du Moungo aura lieu à « une date ultérieure ». Mais le message envoyé au marché et aux géants transnationaux est d'une violence inouïe. Le patriarche Joseph Kadji Defosso peut reposer en paix dans son Bana natal. Ses enfants n'ont pas vendu la terre, ils n'ont pas bradé les machines. Ils ont fait mieux : ils ont transformé une pépite nationale en un empire multinational africain. Pour une fois que le génie camerounais ne s'exprime pas uniquement dans les faits divers ou les joutes politiques stériles, on ne va pas bouder notre plaisir. À consommer sans modération.
Mathieu Nathanaël NJOG



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