Alamine Ousmane Mey sur le fil du rasoir stratégique face aux mécanismes de suivi de l'endettement
COOPÉRATION CAMEROUN-BAD
Entre exigences de soutenabilité budgétaire, gouvernance des arriérés de paiement et impératif d'accélération de la Stratégie Nationale de Développement (SND30), le patron de l'Économie camerounaise a ouvert les portes de son Cabinet à une mission de haut vol de la Banque Africaine de Développement (BAD). Autopsie d’un face-à-face où la notation souveraine du pays croise les enjeux financiers de plus de 1 600 milliards de FCFA d’investissements actifs.

C’est un rituel institutionnel dont le décorum policé ne saurait masquer la charge éminemment stratégique. Le 8 septembre 2026, au cœur de l'édifice imposant qui abrite le Ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT) à Yaoundé, la diplomatie financière a repris ses droits. Face à Alamine Ousmane Mey, une délégation de la Banque Africaine de Développement (BAD) emmenée par Léandre Bassolé, Directeur Général du Bureau Régional de Développement pour l’Afrique Centrale et Responsable pays. À ses côtés, deux figures clés de l'appareil de contrôle de la Banque panafricaine : Mme Bouaben-Kallel, Directrice du Département du Contrôle Financier, et Riadh Bel Haj, Chef de Division du Département de la Gestion du Risque de Crédit. Derrière les sourires de circonstance et la courtoisie d'usage, le menu des discussions touchait aux nerfs sensibles de l'économie camerounaise : le risque pays, la discipline d'apurement de la dette, la notation souveraine et le rendement réel d’un portefeuille de projets dépassant le cap faramineux de 1 600 milliards de FCFA.
La rigueur du risque souverain et l'épreuve des factures
Dans le langage feutré des institutions de Bretton Woods et des bailleurs multilatéraux, chaque mot compte. En recevant la mission de la BAD, le Ministre Alamine Ousmane Mey savait parfaitement que l'exercice dépassait la simple visite d'amitié. Le premier volet des échanges a directement plongé les acteurs dans les arcanes de la gestion financière de l'État : le recouvrement, le circuit de traitement des factures et, surtout, la gestion des arriérés. Pour le Département du Contrôle Financier de la BAD, guidé par Mme Bouaben-Kallel, l’enjeu est limpide. L'institution panafricaine ne peut maintenir un rythme soutenu d'engagements sans des garanties d’orthodoxie dans la chaîne de paiement. Les retards dans le paiement des factures aux prestataires ou les lenteurs dans le règlement des engagements publics constituent des goulets d'étranglement qui grippent la machine des projets et dégradent la signature du pays. En abordant frontalement ces questions, la BAD remet sur la table la nécessité pour Yaoundé de moderniser ses mécanismes de suivi de l'endettement. Il ne s'agit plus seulement d'emprunter, mais d'assurer un circuit de liquidation irréprochable qui préserve la confiance des marchés et des bailleurs.
Notation du Cameroun : la facture de l'allocation financière
Le second axe de cette mission d'évaluation touchait au cœur du modèle d'allocation de la BAD : la revue de la notation souveraine du Cameroun. Exercice périodique et couperet pour l'ensemble des États membres, cette évaluation détermine directement le volume de crédits, les guichets d'accès (FAD ou guichet BAD) et l'enveloppe globale mise à la disposition du pays pour ses futurs projets. Sous la loupe des analystes de la gestion du risque de crédit représentés par Riadh Bel Haj, les performances macroéconomiques, la stabilité financière et la qualité de la gouvernance de la dette du Cameroun ont été minutieusement passées en revue. La notation souveraine agit comme un thermomètre : une note dégradée rétrécit la marge de manœuvre de l'État et renchérit le coût de ses emprunts ; une note préservée ou améliorée consolide le partenariat et libère de nouveaux horizons d'investissements. Pour Alamine Ousmane Mey, l’enjeu est d'apporter les preuves tangibles de la résilience camerounaise face aux chocs extérieurs. L'objectif avoué est d'éviter toute restriction dans la capacité d'endettement concessionnel du Cameroun, à un moment où le pays a cruellement besoin de ressources pour financer les grands investissements structurants prévus par sa feuille de route décennale.

Plus de 1 600 milliards de FCFA dans la balance : le spectre des décaissements lents
Si le volet financier et comptable fixe les règles du jeu, le volet opérationnel en constitue la concrétisation sur le terrain. Et sur ce chapitre, le constat demeure exigeant. Avec un portefeuille actif franchissant le seuil des 1 600 milliards de FCFA au Cameroun, la BAD s'affirme comme l'un des premiers partenaires au développement du pays. Mais ces sommes colossales perdent de leur impact si elles restent bloquées dans les tuyaux administratifs. Au cours des échanges conduits par Léandre Bassolé, l’accent a été mis sans détour sur l'urgence d'accélérer le taux de décaissement. Le Cameroun souffre trop souvent d'une inertie opérationnelle où le délai entre la signature d'un accord de prêt et la réalisation effective des ouvrages sur le terrain s'étire de façon injustifiée. Maturation insuffisante des projets, lenteurs dans les procédures de passation des marchés publics, indemnisation tardive des populations impactées : autant d'écueils que les deux parties se sont engagées à éradiquer. Pour la BAD, un projet qui ne décaisse pas est un projet qui coûte cher à la collectivité et n'apporte aucun bénéfice immédiat aux populations. L'impératif d'efficacité doit désormais prévaloir sur les lourdeurs bureaucratiques.
L’Extrême-Nord et la SND30 en ligne de mire
Au-delà des équilibres financiers, c'est la destination sociale et industrielle de ces fonds qui donne tout son sens à la relation entre Yaoundé et Abidjan. Les interventions de la BAD touchent en effet au cœur des vulnérabilités et des priorités camerounaises : infrastructures routières et énergétiques, employabilité de la jeunesse et impératif d'industrialisation. L'un des exemples les plus emblématiques de cette synergie demeure le programme CAP2E dans la région de l’Extrême-Nord. Dans cette zone marquée par les défis sécuritaires et climatiques, l'action de la BAD vise à recréer du lien social, insérer les jeunes dans le tissu économique local et poser les bases d'un développement résilient. Cette orientation stratégique s'inscrit en droite ligne des objectifs de la SND30 (Stratégie Nationale de Développement 2020-2030), qui ambitionne de transformer structurellement l'économie camerounaise à travers une industrialisation poussée et une croissance inclusive. Mais pour que la SND30 ne demeure pas un vœu pieux gravé sur le papier, la rigueur dans le suivi des projets de la BAD doit devenir la norme absolue.

Vers un contrat de performance renouvelé
Au sortir de ce tête-à-tête de haut niveau, le message véhiculé par la délégation de la BAD est empreint d'un réalisme lucide. Si la gratitude a été exprimée à l'endroit du Ministre Alamine Ousmane Mey pour la qualité de l'accueil et l'ouverture du dialogue, l'heure est désormais à l'action et au suivi rigoureux des engagements pris. Le Cameroun et la BAD ont réaffirmé leur volonté de sceller un partenariat axé sur le résultat. L'amélioration de la gestion de la dette et la réduction du risque pays ne sont pas de simples abstractions technocratiques ; elles sont le gage direct de la crédibilité économique du Cameroun sur la scène internationale. En consolidant la transparence de sa gestion budgétaire et en boostant l'exécution physique de ses projets, Yaoundé peut non seulement garantir la pérennité de l'accompagnement de la BAD, mais surtout offrir à ses citoyens les retombées d'une croissance enfin palpable. Le chantier est vaste, les exigences sont posées ; il reste désormais à transformer les promesses du cabinet ministériel en réalités sur le terrain.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Questions Economiques



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