Au Cameroun, l’héritage empoisonné de Bolloré
- Mathieu Nathanael NJOG

- 23 sept. 2025
- 6 min de lecture
CAMRAIL
INVESTIGATION - Des populations camerounaises sont empoisonnées par des millions de traverses de voies ferrées traitées avec un dangereux biocide et abandonnées par une ex filiale du Groupe Bolloré.

Au Cameroun, des millions de traverses ferroviaires en bois, imbibées de créosote, un biocide hautement cancérogène, ont été abandonnées en pleine nature par CAMRAIL, ex-filiale du groupe Bolloré. Recyclés comme bois de chauffe ou de construction, ces déchets toxiques contaminent les sols et empoisonnent les populations, souvent ignorantes du danger. Depuis 26 ans, l’entreprise reste passive, malgré les mises en garde officielles et ses engagements environnementaux.
L’usage de la créosote dans les chemins de fer camerounais est ancien. La Régie des chemins de fer du Cameroun (REGIFERCAM), créée en 1947 par l’administraon coloniale française, en a fait un produit de référence pour protéger les traverses en bois contre l’humidité et les insectes. Obtenu par distillation du goudron de houille, ce liquide est un cocktail de plus d’une centaine de composés chimiques, et est aujourd’hui reconnu comme polluant, cancérogène et reprotoxique. Son utilisation est désormais strictement encadrée, voire interdite dans de nombreux pays. Les États-Unis ont restreint son emploi dès 1984.
Une substance « extrêmement toxique »
Au Cameroun, les premières alertes officielles remontent à 1998. En novembre de cee année-là, une évaluation environnementale commandée par le ministère des Transports met en lumière les dangers de la créosote pour la santé humaine. REGIFERCAM consomme alors en moyenne 8 000 litres par semaine de cee substance « extrêmement toxique », contaminant les eaux de surface ainsi que la nappe phréatique. Le rapport recommande de ramener la pollution à « un niveau acceptable », et de sensibiliser employés et riverains aux dangers qu’ils encourent.
Le document met l’accent sur le réemploi de ces traverses usagées par les populations, soulignant que « la créosote qui s’y trouve reste dans son état inial et pollue le milieu naturel », et que les fumées qu’elles dégagent lorsqu’elles sont brûlées sont « néfastes pour la santé publique ».
Les dangers de la créosote sont donc parfaitement identifiés lorsque, en janvier 1999, dans le cadre de la privatisation du secteur ferroviaire, le groupe Bolloré prend le contrôle de 77 % de REGIFERCAM, à travers une concession. L’entreprise est alors rebaptisée CAMRAIL, tandis que l’État camerounais conserve 13,5 % des parts.
CAMRAIL bénéficie aussitôt d’un prêt d’un million de dollars de la Banque Mondiale pour mere en œuvre un Plan de gestion de l’environnement et de la sécurité (PGES). Ce dispositif prévoit plusieurs actions concernant la créosote : dépollution des sites, remplacement progressif des traverses en bois par du béton, sécurisation du stockage des fûts de créosote, et fourniture d’équipements de protection aux employés. Toutefois, au cours des années suivantes, ces mesures restent en grande partie lettre morte. CAMRAIL connue au contraire d’importer et d’utiliser massivement le biocide.
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La filiale de Bolloré mobilise son réseau politique
En 2003, le ministère de l’Agriculture avertit pourtant CAMRAIL par courrier que la créosote, non homologuée au Cameroun, est classée cancérogène même à faible dose par la communauté internationale. Malgré tout, la filiale de Bolloré persiste et mobilise ses appuis politiques pour obtenir une autorisation d’importaon. Un courrier interne daté de janvier 2003 révèle qu’un député du parti au pouvoir, Joseph Owona Kono, a été sollicité – et rémunéré – pour faciliter les démarches auprès du Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural (MINADER). La lettre mentionne une facture émise par une société dirigée par le parlementaire et « ses amis du Ministère de l’Agriculture », couvrant « tous les frais liés aux déplacements et aux formalités administratives » nécessaires à l’obtention du précieux sésame.
L’entreprise connue à obtenir des licences d’importation au moins jusqu’en 2010, année au cours de laquelle le MINADER autorise, « à titre exceptionnel », l’arrivée de 250 000 litres d’huile de créosote depuis les Pays-Bas. Contacté par Off Investigation, le ministère n’a pas donné suite. Quant au député Joseph Owona Kono, il est décédé en mars 2025. Il était alors président du Conseil d’administration de la SOCAPALM (Société Camerounaise de Palmeraies), contrôlée en partie par le Groupe Bolloré.
Les populations toujours exposées, sans information
En 2012, un Cabinet de conseil camerounais, WKNY Intelligence Agency, interpelle les autorités sur une « situation d’urgence de pollution et de santé publique ». CAMRAIL finit par l’engager pour l’aider à trouver un produit moins toxique pour le traitement des traverses, à dépolluer les zones contaminées, et à organiser l’évacuation des traverses usagées. Mais là encore, la filiale de Bolloré tarde à agir. Seule mesure véritablement appliquée : le remplacement de la créosote par une autre substance. Rien ou presque n’est entrepris pour la dépollution, la gestion des déchets ou la réhabilitation des sols.
« Les fûts de créosote sont disséminés, aucun n’a été conservé. Il devrait y avoir en stock au moins trois millions de traverses créosotées usagées – considérées comme des déchets toxiques. Au lieu de cela, il n’y en a environ que 10 000 », déplore André Wehiong, Directeur du Cabinet, WKNY. Il cite un cas concret : les travaux sur la ligne Batschenga-Kaa (175 km de rails), réalisés entre 2014 et 2020, où 291 500 traverses devaient être récupérées pour être remplacées par des traverses en béton. « Au lieu de cela, tout est resté dans la nature, vendu ou récupéré sur place », affirme-t-il.
Une étude commandée par CAMRAIL et publiée en 2020 par le Réseau camerounais des organisations des droits de l’homme (RECODH) confirme la situaon : les traverses usagées sont toujours massivement utilisées pour construire des greniers à céréales, des fondations, des clôtures… sans que les populations soient informées de leur toxicité.

[Au Cameroun, des millions de traverses ferroviaires imbibées de créosote, abandonnées par une ancienne filiale de Bolloré, menacent la santé publique. Malgré les alertes, la situaon reste inchangée.]
Une enquête officielle accablante
En 2022, le groupe Bolloré se désengage de CAMRAIL, en vendant ses activités africaines de logistique au Groupe italo-suisse MSC. La même année, face à l’inaction persistante de l’entreprise, le Cabinet WKNY saisit le ministère de l’Environnement, invoquant une « atteinte à l’environnement » et une « mise en danger des populations ». Le ministère charge alors son délégué pour le département du Wouri, où se situe l’usine de traitement, d’ouvrir une enquête.
Rendu en février 2023, le rapport du fonctionnaire est accablant. Il dénonce une absence de coopéraon de CAMRAIL, incapable de fournir des données fiables sur le nombre de traverses traitées ou remplacées depuis 1999. Il constate qu’aucun mécanisme sérieux de récupéraon et de traitement des traverses n’est en place, que les déchets stockés sont mal protégés, exposés aux intempéries, et que les eaux polluées sont rejetées dans la nature. L’inspecteur n’a pas eu accès aux analyses médicales des travailleurs exposés à la créosote – tous malades, d’après André Wehiong.
Le délégué départemental souligne également que la compagnie ferroviaire ulise d’autres substances dangereuses pour traiter ses traverses, alors que l’azobé, le bois employé, est naturellement imputrescible et résistant. Le traitement chimique est donc non seulement inutile, mais encore plus nocif, conclut-il, rappelant que la contamination des eaux, des sols et des personnes expose CAMRAIL à de lourdes sanctions prévues par le droit camerounais : jusqu’à 500 millions de francs CFA (760 000 euros) d’amende et la prison à vie dans les cas les plus graves.
Depuis la remise de son rapport, rien ne semble avoir évolué : les avis formulés par l’enquêteur pour améliorer la situaon n’ont pas eu de suite. Le ministère de l’Environnement, sollicité par Off Investigation, n’avait pas réagi à l’heure où cet article a été mis en ligne.
Plaintes pour pollution environnementale
Excédé, le Cabinet WKNY dépose plainte en août 2023 auprès du tribunal de grande instance du Wouri, à Douala. Il réclame le paiement de sommes qu’il estime dues par CAMRAIL, et accuse l’entreprise d’avoir, « au mépris du bon sens et du droit », connué « à déverser des déchets toxiques et dangereux sur le sol camerounais ».
Alors que la jusce s’enlise dans ce dossier (sur lequel ni CAMRAIL, ni le groupe Bolloré, ni son repreneur MSC n’ont répondu aux sollicitations de Off Investigation), André Wehiong vient de déposer deux nouvelles plaintes : l’une pour le compte du cabinet WKNY sur les aspects financiers, l’autre en son nom propre pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « pollution environnementale ». Il vise plusieurs ministères, CAMRAIL, ainsi que « tous les signataires de la concession » et « tous les directeurs généraux successifs » de la société ferroviaire depuis 1999 – pour la plupart des Français – pour « violation délibérée des obligations de sécurité ».
Il reproche également à la Banque mondiale de ne pas avoir rempli son rôle de contrôle, estimant qu’elle aurait dû vérifier l’application effective du PGES avant d’accorder de nouveaux financements. En 2002, l’instuon avait octroyé à CAMRAIL un prêt de 21,3 millions de dollars pour le renouvellement et la réhabilitation des voies. Il y a près de dix ans, CAMRAIL et son ancien actionnaire majoritaire, le groupe Bolloré, avaient déjà été mis en cause devant la justice camerounaise, après le déraillement d’un train à Eseka en 2016. L’accident, causé par un système de freinage défaillant, avait fait officiellement 79 morts et plus de 800 blessés. Le tribunal chargé de l’affaire s’était montré particulièrement clément vis-à-vis de l’entreprise et de ses responsables.
Fanny Pigeaud
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