Entre boulimie domaniale, défaillance coutumière et détresse d'une population prise en otage
DOUALA / AFFAIRE NDOGBATI II
En face des imposantes cuves de la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP) et s’étirant sur l’ensemble du quartier Bépanda Omnisports, le secteur Ndogbati II est le théâtre d’un affrontement impitoyable. Entre un Chef traditionnel de 3e degré revenu d’Europe, qui revendique la propriété coutumière de 44 hectares au nom de la famille Log Nyik, et un Collectif d’habitants séculaires menacé de déguerpissement, la tension a franchi le seuil du tolérable. Plongée au cœur d’une spéculation domaniale où l’argent des investissements privés percute frontalement la mémoire ancestrale, sur fond d’arbitrages administratifs flous.

L’air y est lourd, saturé de poussière, de fumées d’échappement et d’une angoisse diffuse. À Ndogbati II, sous le regard impassible des installations stratégiques de la SCDP, la terre brûle sous les pieds des riverains. Au centre de ce typhon : Élias Hie Malet, Chef de 3e degré de Ndogbati II et son homme de main Ngué Martial. L’homme est revenu au pays après près de quatre décennies passées en Europe. Un parcours migratoire chaotique dont il ne garde visiblement que de lointains souvenirs, s'empressent de railler ses détracteurs. Installé dans la concession familiale aux côtés de ses frères et de sa progéniture, le monarque traditionnel s’est soudain découvert une vocation de restaurateur du patrimoine foncier ancestral. Sa ligne de défense est aussi tranchante qu’intransigeante. L’autorité traditionnelle affirme sans détours que les 44 hectares qui constituent le litige, dont près de 40 hectares ont été captés au fil des ans par l'État pour cause d'utilité publique, constituent la propriété exclusive et inaliénable de la famille Log Nyik. Selon lui, son défunt père le lui aurait certifié : aucune cession valide n’a jamais été consentie aux milliers de familles qui y ont érigé, depuis plus de soixante ans, des édifices commerciaux, des immeubles d’habitations et des résidences familiales. Aux résidents qui avancent un demi-siècle de présence pacifique, le Chef oppose un rejet catégorique : « Ils disent que puisqu'ils ont 50 ans sur place, ils sont devenus des autochtones. J'ai dit non. Nos chemins ne peuvent être que divergents », martèle-t-il, impassible devant le désarroi ambiant. Pour Hie Malet, la sentence est claire : les occupants n'ont d'autre choix que d'accourir à sa table pour racheter leurs parcelles au prix fort, sous peine d'expulsion. Une sommation perçue par les habitants comme un chantage financier intolérable, orchestré par une autorité à la légitimité contestée.
Le Collectif face à la hache de guerre
Face aux sommations répétées et aux menaces à peine voilées de démolitions par engins lourds, la riposte des riverains s’est organisée. Réunis au sein du Collectif des Habitants de Ndogbati SCDP, les résidents ont choisi d’emprunter la voie de la résistance physique et institutionnelle pour désamorcer ce qu’ils qualifient de « poudrière prébendière ». Le 9 décembre 2025, un certain Martial Ngué a adressé des sommations de déguerpir, par voie d'huissier. En réaction, les habitants ont immédiatement se sont opposés farouchement avant de contester cette action devant les autorités compétentes. Le 29 septembre 2026, un recours gracieux d’une rare densité juridique a été directement adressé à Sa Majesté Toko François, Chef du village Ndogbati, court-circuitant ainsi l’action du Chef de 3e degré. Dans cette requête consultative de plusieurs pages, le Collectif dénonce la terreur psychologique instillée dans les ménages et rappelle le caractère paisible, public et ininterrompu de leur installation. « On ne peut pas croire qu’on vienne nous dire du jour au lendemain que nos maisons construites à coups de sacrifices doivent disparaître sous les chenilles des tracteurs », s'insurge un membre de la Coordination. Le document transmis à la Chefferie supérieure fixe sept exigences capitales : - La suspension immédiate de toutes les mesures de déguerpissement ou d'expulsion programmées. - L’organisation d’un examen contradictoire et individualisé de la situation administrative de chaque parcelle. - La prise en compte de l’ancienneté historique des investissements immobiliers et moraux réalisés. - La préservation stricte des espaces coutumiers et des cadres de vie familiaux. - L’accompagnement formel des résidents dans les procédures de rétrocession et de régularisation foncière. - La mise en place d’un cadre tripartite de concertation réunissant chefs traditionnels, autorités administratives et délégués des habitants. - La sanctuarisation de la cohésion sociale dans un secteur urbain sous haute tension sécuritaire.

La diplomatie du Cadastre contre l’arbitraire coutumier
L’année dernière, alertée par des manifestations pacifiques à répétition et le risque imminent d'affrontements communautaires, l'administration domaniale a dû sortir de sa réserve. Une descente urgente d'un émissaire du Délégué Régional des Domaines, du Cadastre et Affaires Foncières du Littoral a jeté un froid glacial sur les prétentions de la Chefferie de 3e degré. Face aux populations rassemblées, le représentant de l’État a été sans équivoque : l’administration ne saurait avaliser un déguerpissement sauvage, ni cautionner des ultimatums privés. L’autorité domaniale a exhorté les citoyens à se rapprocher individuellement des services du Cadastre afin de solliciter la régularisation de leurs occupations par voie d’immatriculation directe ou de concession, conformément aux textes réglementaires. Cette mise au point intervient alors même que les récents arbitrages du Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières (MINDCAF) placent l'autorité traditionnelle au centre des Commissions Consultatives Foncières. Mais cette centralité nouvelle ne donne pas carte blanche pour autant. Sur le plan coutumier, la démarche d'Élias Hie Malet souffre d'un vice originel majeur : la famille Log Nyik n'est qu'une composante du grand village Ndoghem I, rattaché au Canton Bassa du Wouri. Or, le Chef de Ndogbati II s'est dispensé de toute consultation préalable auprès de sa hiérarchie cantonale et des assemblées coutumières supérieures avant de promulguer ses exigences financières. Un cavalier seul qui fragilise considérablement sa posture.
Entre insécurité juridique et désillusion de la diaspora
Le cas de Ndogbati II n'est que le symptôme aigu d'un cancer domanial qui ronge la métropole économique du Cameroun. À Douala, la spéculation sur la terre transforme chaque parcelle en un champ de bataille où s'entrechoquent les droits coutumiers ancestraux et la légitimité des titres d'achat accordés de bonne foi. Les annulations en cascades de titres fonciers globaux, réhabilités puis de nouveau contestés devant la Chambre Administrative de la Cour Suprême, entretiennent un climat d'insécurité juridique permanent. « Trop de litiges fonciers au Cameroun ! Pour nous qui sommes installés dans la diaspora, l'envie de rentrer investir s'évapore complètement. Comment oser placer des économies de toute une vie dans un pays où un titre foncier peut être balayé par l'humeur d'un Chef de quartier ou les revirements d'une Commission domaniale ? », argue un ressortissant de la diaspora camerounaise de passage à Douala. Pour les observateurs de la scène urbaine, Ndogbati II résume la fracture sociologique entre l'argent des acquéreurs dits « allochtones », souvent issus d'autres régions et installés depuis deux générations, et les revendications de « racines » de la jeunesse autochtone marginalisée par les ventes sauvages orchestrées par leurs propres élites défuntes.
Légende : Sa Majesté Toko François, chef du village Ndogbati
L’ombre des forces de l'ordre et le spectre de la casse
Sur le terrain, la rhétorique pacifique s’effrite de jour en jour. Désireux de faire respecter son autorité, le Chef de Ndogbati II a tenté d’opposer la force publique aux mouvements de protestation des riverains. Sollicité pour faire disperser les rassemblements d'habitants, le Commissariat du 7e Arrondissement de Douala a dépêché des éléments sur les lieux. Mais faute d'ordres de mission administratifs valides ou d'autorisations préalables de manifester présentées par les parties, les forces de maintien de l'ordre se sont bornées à un rôle d'observation neutralisante. Pendant ce temps, les rumeurs les plus folles courent dans les sous-quartiers de Bépanda Omnisports. Les résidents redoutent l'arrivée nocturne de bulldozers loués par des prédateurs fonciers tapis dans l'ombre, prêts à raser des décennies d'investissements pour faire main basse sur les trois hectares encore disputés hors du domaine privé de l'État. « Si un seul engin touche à une maison ici, ce sera le début d'un embrasement que personne ne pourra éteindre », prévient un habitant, la voix tremblante de colère contenue. L’espoir de la communauté repose désormais sur l’intervention personnelle de SM Toko François et sur l'arbitrage du Préfet du Wouri, Sylyac Marie Mvogo. Seule une suspension formelle de toutes les procédures d’expulsion, adossée à une table ronde sous le patronage du MINDCAF, permettra d'éviter un drame social à Ndogbati II. Mais dans ce sous-sol urbain saturé de rancœurs, où chaque mètre carré de terre se négocie à prix d'or, la mèche reste allumée. Et le compte à rebours est plus que jamais engagé.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé des Questions Sociétales



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