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Haman Mana cartographie le système Biya

REGARD CROISE ENTRE ÉDOUARD BOKAGNE ET SE’NKWE P. MODO

Note de lecture de l’ouvrage de Haman Mana par Se’nkwe P. Modo sur le dernier ouvrage de Haman Mana publié dans le tabloïde mensuel : Lignes d'horizon en kiosque (No 50, mai 2025).



Par Se’nkwe P. Modo

Voici une somme rare sur le Cameroun contemporain. À travers une chronique dense et méthodiquement structurée, Haman Mana interroge quarante-trois années de pouvoir sous Paul Biya. Loin d’un pamphlet à charge ou d’une histoire linéaire, ce livre se présente comme une entreprise journalistique d’élucidation: dire ce qui fut, comprendre comment cela advint et formuler, sans concession, un diagnostic politique sur l’un des régimes les plus longs de l’Afrique postcoloniale.

Déjà l’auteur, en 2024, de J’aime l’odeur de l’encre sur le papier et de Cameroun: Le journalisme en mutations, regards sur une profession en péril (coécrit avec Valentin Siméon Zinga), deux ouvrages parus aux Éditions du Schabel, le fondateur du quotidien Le Jour confie lui-même que l’intention de cet autre ouvrage est de «raconter l’inexplicable: ce Cameroun qui depuis plus de quarante ans chemine, de génération en génération, sur les fragiles accotements de l’abîme».

Dans Les Années Biya: Chronique du naufrage de la nation camerounaise (même éditeur, 2025, 702 pages), Haman Mana met au service de son propos plusieurs décennies d’observation rigoureuse du pouvoir camerounais. Sa posture est à la fois celle d’un témoin, d’un analyste et d’un acteur. Il incarne une figure centrale du journalisme engagé, où la subjectivité assumée ne dispense ni de la précision factuelle ni de la rigueur démonstrative. Les Années Biya n’est pas un simple témoignage: c’est la mise en récit bien ordonnée d’un système de pouvoir, de ses ruses, de ses silences, de ses violences, mais aussi de ses complicités diffuses.

Le règne du vide comme méthode

L’une des thèses majeures de l’ouvrage est que Paul Biya n’a pas gouverné par la force, mais par l’évitement. Le concept attenant serait celui de la «ruse du vide»: une tactique de retrait, d’indécision volontaire, d’inertie stratégique qui permet au pouvoir de traverser les crises sans être réellement interrogé. L’inaction devient ainsi forme d’action; le silence, instrument de contrôle.

Ce vide est organisé. Il repose sur un triptyque: instrumentalisation clientéliste des ressources de l’État, fragmentation systématique des contre-pouvoirs et usage calibré de la force répressive. À défaut de réformes ou de vision, Biya déploie une intelligence de la survie politique, maintenant un équilibre instable par l’épuisement du débat public, l’atomisation de l’opposition et la dépendance des élites. Il est expliqué comment le chef de l’État a fait de la distance un pouvoir et de l’attente une arme.

L’ouvrage revient longuement sur l’histoire politique du Cameroun post-monopartisme. Si les années 1990 ouvrent une ère de pluralisme électoral, Haman Mana montre comment ce virage n’est qu’une mise en scène. Les élections sont ritualisées mais verrouillées, les institutions prétendument autonomes restent sous tutelle présidentielle, et la société civile est à la fois surveillée, cooptée et réprimée. L’auteur documente les dérives multiples: fraudes électorales, usage policier de la justice, verrouillage des médias publics, intimidation des journalistes. Lui-même en a fait l’expérience à travers ses combats pour une presse libre. La démocratie camerounaise, analyse-t-il, fonctionne comme un décor: elle mime ses formes mais en évacue le fond. L’auteur démonte la stratégie de verrouillage institutionnel à travers le fonctionnement du Rdpc au pouvoir, qui ne se réforme pas mais absorbe. Ce n’est pas un parti, mais un pli dans la gouvernance, une forme d’apesanteur.

Cette dérive politique s’accompagne d’une dégradation de l’appareil étatique. L’administration, la justice, l’armée, l’éducation ou encore la santé deviennent des instruments de gestion clientéliste. Les critères de compétence sont supplantés par ceux de loyauté. L’inefficacité n’est pas un accident, elle est système. La corruption, généralisée, n’est pas périphérique au régime: elle en est le carburant. Elle soude les élites dans une dépendance mutuelle. Elle aliène l’accès aux services publics, creuse les inégalités et affaiblit durablement la légitimité de l’État. Pour Haman Mana, cette logique est une violence lente, insidieuse, mais dévastatrice. En témoigne, par exemple, la montée en puissance de l’armée dans les affaires civiles. La militarisation du politique s’est opérée par petites touches: bataillons d’élite, commandements opérationnels, puis normalisation de l’exception.

Malgré ses ressources naturelles (pétrole, gaz, agriculture, bois), le Cameroun connaît un développement structurellement inégal. Haman Mana critique la gestion politique de l’économie: absence de stratégie industrielle, détournement des politiques publiques à des fins électoralistes, accaparement des revenus par une minorité liée au pouvoir. Le pays fonctionne comme une économie de rente où la richesse circule en circuit fermé. Le chômage, l’inflation, la précarisation généralisée, surtout chez les jeunes, nourrissent un sentiment d’abandon. Le modèle économique biyaïste, affirme l’auteur, est moins un échec qu’un choix politique de non-développement équitable.


La crise anglophone comme symptôme

Au centre des tensions abordées dans l’ouvrage se trouve la crise anglophone. Notre confrère en analyse les racines historiques, liées à la marginalisation des régions du Nord-ouest et du Sud-ouest depuis la Réunification. Il critique l’inaction prolongée du pouvoir, la militarisation du conflit et l’incapacité à engager un dialogue sincère. Le feu couvait dans les régions anglophones du pays depuis des lustres; Biya, lui, regardait ailleurs, campé dans son mutisme devenu politique d’État.

Mais au-delà de cette crise spécifique, c’est l’ensemble du pacte national qui vacille. Le Cameroun, dans sa diversité ethnique, linguistique et culturelle, est fragmenté par des politiques identitaires opportunistes. Le pouvoir, selon Haman Mana, utilise la division comme ressource: elle empêche l’unification des luttes et la formation d’un contre-projet.

Les Années Biya se présente aussi comme un acte de mémoire. L’auteur revendique une écriture du réel qui archive, transmet et résiste à l’oubli. Chaque chapitre est conçu comme une chronique: une unité autonome, nourrie de faits, de sources, de portraits, qui permet de recomposer le puzzle du pouvoir. Le ton est direct, parfois mordant, mais jamais gratuit. Il y a chez Haman Mana une exigence morale: nommer les choses, les responsables et les complicités. C’est une éthique du journalisme qui refuse l’euphémisme et l’amnésie. Ce livre est un contre-récit face aux discours officiels, une tentative de restituer ce que l’histoire officielle voudrait effacer.

L’ouvrage ne propose pas de plan de sortie de crise. Il ne formule pas de programme politique. Mais il pose l’inévitable question: comment reconstruire après Biya? L’auteur ne croit pas aux transitions techniques ou institutionnelles. Il appelle à une prise de conscience, à un réveil citoyen, à une refondation du lien social sur des bases de justice, de mémoire et de responsabilité collective. Pour lui, l’après ne se décrète pas, il se prépare. Il ne viendra pas d’un homme providentiel, mais d’un sursaut démocratique porté par les nouvelles générations. C’est en ce sens que Les Années Biya est un livre pour le présent, mais aussi pour l’avenir.

Engagement et limites assumées

Le système Biya, on l’a dit, c’est d’abord une mécanique du silence, où l’absence devient méthode et l’immobilisme stratégie. Cette conviction traverse tout l’ouvrage. La force de ce livre réside, justement, dans sa posture assumée: celle d’un intellectuel engagé. Haman Mana ne prétend pas à la neutralité. Il écrit contre un régime, contre un système, mais aussi pour une idée de la vérité et de la justice.

Certains lui reprocheront une partialité ou un manque de recul comparatif. Il n’élargit pas son analyse à d’autres expériences africaines, ne mobilise pas d’appareil conceptuel. Mais ces limites sont indissociables de son projet: rendre intelligible l’histoire politique d’un pays à travers une expérience située. Et cette expérience est de grande valeur. Car peu d’acteurs camerounais ont osé, avec autant de constance, dire ce que d’autres taisent. Peu ont osé écrire ce que Haman Mana a écrit, dans un contexte où la liberté de ton est constamment menacée.

Les Années Biya est un livre nécessaire. Il offre une compréhension fine et accessible du fonctionnement d’un régime autoritaire. Il s’adresse autant aux chercheurs qu’aux citoyens, autant aux jeunes en quête de repères qu’aux acteurs politiques. Dans un pays où la mémoire est trop souvent étouffée, où les récits officiels s’imposent faute de contradiction, ce livre est un souffle salutaire. Il oblige à penser, à débattre, à se positionner. Il ne s’agit pas d’aimer ou de détester Biya. Il s’agit de comprendre ce que son long règne a fait au Cameroun. Et à cette tâche, Haman Mana apporte une contribution de premier plan, à la fois douloureuse et éclairante



Par Se’nkwe P. Modo




Article publié dans le journal Le Canard Libéré du Cameroun

www.lecanardlibere237.com


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