La lutte contre le tribalisme
- Mathieu Nathanael NJOG

- 24 sept. 2025
- 9 min de lecture
DISCOURS TRIBAL & DISCOURS DE HAINE
Le tribalisme constitue assurément l’un des plus grands fléaux pour les peuples d’Afrique tropicale et de beaucoup d’autres pays sous-développés ; il faut absolument extirper ce fléau, si nous voulons assurer le triomphe de la Révolution et bâtir une patrie unie, démocratique ; et dénoncer les différentes formes de tribalisme, nous pénétrer consciemment de la nécessité de le combattre, dégager et suivre une politique réellement capable de nous assurer la victoire contre cet ennemi de la liberté et du progrès de notre pays.

I – Principales formes de tribalisme :
Le tribalisme est une mauvaise ligne de pensée et d’action qui consiste à rechercher avant tout l’intérêt égoïste de sa propre tribu et de son clan ; le tribaliste pense plus ou moins que les hommes et les femmes de sa tribu et son clan sont supérieurs aux autres, et qu’en conséquence les autres doivent les servir et leur obéir. Le tribaliste cherche à imposer l’hégémonie, la prédominance de sa tribu, de son clan. Dans la réalité, les idées et les sentiments tribalistes ne sont le plus souvent exploités par certains que pour se créer une clientèle qui puisse les aider à satisfaire leurs intérêts et leurs ambitions égoïstes. Le tribalisme se manifeste sous différentes formes, dont voici les principales :
Le tribaliste exagère et vante sans cesse les qualités, les mérites et les bonnes actions des gens de sa tribu et de son clan : par contre, il méconnaît et essaie d’étouffer systématiquement leurs défaites, leurs erreurs et leurs fautes. À l’égard des gens d’autres tribus, c’est exactement l’attitude inverse ; on les accuse facilement de tout : leurs défauts et leurs erreurs sont grossis démesurément et parfois on leur attribue même des défauts qu’ils n’ont pas ou des fautes qu’ils n’ont pas commises ; on les méprise, on les sous-estime.
Le tribaliste pratique couramment le libéralisme et le favoritisme envers les gens de sa tribu et de son clan : il les laisse faire et dire à peu près tout ce qu’ils veulent, même ce qui est interdit par la loi, les statuts et les règlements. Confiant en eux, il leur révèle tous les secrets, même les plus importants pour le parti et l’État. Au contraire, à l’égard des gens d’autres tribus et d’autres clans, le tribaliste se montre en général très sectaire : il leur témoigne une sévérité et une méfiance excessives, les condamne sévèrement même pour les peccadilles ; ne croit pas en leurs efforts, en leur sincérité et il leur cache même ce qu’il doit leur dire.
Le tribaliste cherche à accorder tous les privilèges et tous les postes de responsabilités aux gens de sa tribu et de son clan ; par exemple, dans la répartition des bourses d’études, lors des élections, dans la nomination des responsables aux différents postes, le tribaliste pense d’abord et parfois il pense uniquement aux membres de sa tribu et de son clan.
Inversement, le tribaliste cherche à exempter « les siens » de leurs devoirs et obligations, de tout travail difficile, des missions considérées comme les plus périlleuses, les plus pénibles et les plus humiliantes ; on s’arrange que de telles tâches soient imposées aux gens d’autres tribus et d’autres clans.
Le favoritisme, le tribaliste le pratique aussi dans la répartition des avantages matériels et la distribution des services. Au lieu de servir tous les citoyens sans discrimination, il abuse de ses fonctions pour aider « les siens ». Il n’hésite pas à violer les principes, les lois et règlements pour leur donner des médicaments, des vêtements, des vivres et de l’argent du parti, de l’armée et de l’État. Il s'empresse de répondre à leurs demandes, d’étudier et de transmettre leurs dossiers ; il leur réserve les meilleurs lits d’hôpital, etc. Ce dévouement et cet empressement disparaissent quand il s’agit des gens d'autres tribus et d'autres clans.
Parfois, le tribaliste pense même que ceux qui ne sont pas de sa tribu et de son clan sont trop riches et trop heureux pour mériter son aide, aussi la leur refuse-t-il, même quand ils en ont droit ou bien qu’ils se trouvent réellement en difficulté ; il va jusqu’à penser qu’ils sont indignes de ce qu’ils sont, qu’ils devraient le donner aux membres de sa propre tribu et de son clan. De là à croire qu’il est bon de voler et d’exploiter les gens d’autres tribus et d’autres clans, il n’y a qu’un pas malheureusement franchi par de nombreux tribalistes.
Certains poussent le tribalisme jusqu’à s’opposer aux mariages entre tribus et à préférer le mariage entre Noirs et Blancs ; ils refusent les responsabilités aux gens d’autres tribus mais insistent pour confier les postes de direction aux impérialistes et à leurs agents. Ainsi, au lieu d’affecter au Nord Kamerun des éléments capables, originaires du Sud, le gouvernement Ahidjo a purement et simplement transféré dans cette partie de notre pays la plupart des colonialistes qui se sont signalés par leurs crimes au Sud, ou bien en Indochine et en Algérie.
Sur le plan politique, la forme suprême de tribalisme consiste à revendiquer la formation de républiquettes soi-disant indépendantes mais à base tribale. À défaut de cette solution, on réclame « la fédération », « l’autonomie régionale », étant bien entendu que le morcellement du pouvoir politique administratif doit s’inscrire dans un cadre tribaliste. Chacun de nous connaît beaucoup de cas de ce « fédéralisme » et de cet « autonomisme » tribalistes.
II – Méfaits du tribalisme :
Quelle que soit sa forme dominante, le tribalisme constitue un sérieux obstacle au progrès, car il s’inspire de conceptions idéologiques, de principes d’organisation et de méthodes de direction contraires aux intérêts du peuple.
Sur le plan de la pensée, de la ligne politique idéologique, les tribalistes ne reconnaissent pas que tous les hommes naissent égaux en droits ; que pour libérer les pays de la domination étrangère et du sous-développement, il faut s’appuyer sur le concours enthousiaste et soutenu des masses populaires de chaque région et que pour obtenir ce concours, il faut suivre un programme réellement national et traiter chacun d’après ses mérites propres et non d’après son appartenance à telle ou telle tribu ou à tel clan.
Sur le plan de l’organisation, le tribaliste fait naturellement preuve de sectarisme en faveur des gens de sa tribu et surtout de son clan, aux dépens des autres. Ce sectarisme congénital l’empêche de déployer beaucoup d’efforts pour mobiliser, éduquer et traiter correctement le maximum de cadres en provenance d’autres tribus. En conséquence, il confie presque tous les postes de responsabilité « aux siens » et les gratifie des avancements et de tous autres avantages possibles sans se soucier des principes et des lois.
De telles conceptions entraînent inévitablement des injustices dans les méthodes quotidiennes d’action et de direction. Chaque forme de tribalisme constitue en elle-même déjà une forme d’injustice plus ou moins révoltante.
III – Les principaux obstacles à la lutte contre le tribalisme :
La multiplicité des tribus : De toute évidence, la première cause du maintien et du développement du tribalisme, c’est le retard même dans le processus de formation de la Nation, retard qui se concrétise par l’existence d’une multitude de tribus, dans le cadre d’un même Etat. C’est ainsi qu’on compte 140 au Kamerun, 300 au Nigéria, etc. Mais ce n’est point là un grand obstacle, car ces tribus se regroupent aisément par grandes familles soit en raison de leur parenté naturelle, soit en raison de leur enchevêtrement géographique, soit enfin en raison de leur histoire particulièrement commune depuis un temps plus ou moins long. Ainsi les Eton, Ewondo, Manguissa, Boulou, Mvélé, Fang, Tsinga, etc., appartiennent tous à un même fonds ethnique qui s’appelle les Pahouin. En outre, la longue domination colonialiste et impérialiste a beaucoup contribué à unifier les différentes tribus. Certes, aucun pays d’Afrique tropicale ne forme encore une nation, c’est-à-dire « une communauté stable historiquement constituée de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture ». Mais le fait ethnique, le fait que la nation ne soit pas encore parfaitement formée ne constitue pas l’obstacle majeur, car une conscience nationale est déjà née et s’est développée à travers les luttes contre la domination étrangère. Les obstacles principaux à la lutte contre le tribalisme sont l’impérialisme et le sous-développement.
L’impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme : Ces systèmes ont pour règle d’or « diviser pour mieux régner ». Aussi attisent-ils constamment la haine et les rivalités entre les tribus. Tantôt ils disent aux ressortissants de telle tribu : « C’est vous les plus nombreux, les plus riches, c’est à vous de diriger le Kamerun ». Tantôt ils chantent à d’autres : « C’est vous les plus intelligents ; vous devez être les guides du colonialisme répètent à d’autres tribus et à d’autres clans : « Vous êtes les plus courageux, les plus braves. Pourquoi vous laisseriez-vous conduire par les « femmes » de telle région ? » Parfois, les impérialistes exploitent l’histoire précoloniale de différentes tribus pour mieux les opposer les unes aux autres. Ainsi, fait-on croire à certains qu’ils étaient capables de conquérir le Kamerun, ou bien que d’autres sont leurs ennemis mortels depuis le temps de leurs arrière-grands-parents. C’est ainsi que naissent nombre de « théories », de légendes et de préjugés tribalistes.
Le sous-développement : Dans leur lutte contre le tribalisme, les peuples africains se heurtent à d’autres obstacles sérieux qui peuvent se ramener en définitive au sous-développement. En effet, dans un pays économiquement et techniquement en retard, orienté de surcroît vers le capitalisme, c’est-à-dire vers un régime social où chacun recherche par tous les moyens son intérêt personnel et le profit le plus élevé, dans un pays où les larges masses populaires ne sont pas du tout ou presque pas instruites, il est objectivement difficile de s’élever vraiment au-dessus des conceptions et des pratiques tribalistes pour accéder d’un coup et de plein pied aux exigences du patriotisme moderne, de la démocratie et du socialisme. C’est dire que la lutte contre le tribalisme est réellement dure. Pourtant, non seulement cette lutte est absolument nécessaire, mais encore elle sera inévitablement couronnée de succès. Pour cela, il faut et il suffit que tous les Kamerunais ensemble, coude à coude, s’engagent résolument et avec clairvoyance dans la lutte contre l’impérialisme, pour l’indépendance et la réunification totales, pour la démocratie et le progrès social. Ce n’est que dans une lutte commune, authentiquement révolutionnaire, que les Kamerunais en particulier et les Africains en général, achèveront de se détribaliser.
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IV – Grandes lignes d'un programme de lutte contre le tribalisme :
La ligne générale de la lutte contre le tribalisme est une ligne de lutte pour l'indépendance nationale complète, pour la démocratie et pour le développement économique, culturel et social de tout le pays. Plus concrètement, la lutte contre le tribalisme exige la mise en oeuvre des politiques suivantes :
Lutte contre l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme : Le tribalisme ne constitue qu'un ennemi secondaire par rapport à ces formes de domination. Il est donc prioritaire de lutter contre toutes les formes d'agression étrangères.
Lutte pour la démocratie : Il faut assurer la reconnaissance effective de tous les droits civiques et libertés publiques à tous les citoyens, quelle que soit leur tribu. Ils doivent tous être égaux devant la loi, qu'elle impose des devoirs ou qu'elle accorde des contre le tribalisme, même sous sa forme anti-capitaliste.
Une éducation nationale, scientifique et populaire :
Nationale : L'éducation doit sans cesse exposer et dénoncer les méfaits du tribalisme et insister sur la nécessité d'unir le peuple kamerunais contre l'impérialisme, le néo-colonialisme et le sous-développement.
Scientifique : Elle doit enseigner que tous les hommes ont des droits égaux, que chacun a des qualités et des défauts, et qu'il peut toujours se perfectionner. Elle doit aussi apprendre à juger les individus d'après leurs actions et non leur origine tribale.
Populaire : L'instruction doit être donnée à tous pour permettre à chacun de faire valoir ses capacités, d'affirmer sa personnalité et de conquérir l'estime et l'admiration des autres sans distinction de tribus.
Unité nationale et institutionnelle :
Encourager les mariages inter-tribaux.
Désigner les élus et les fonctionnaires selon leurs mérites objectifs et les exigences des postes, et non en fonction de leur origine tribale.
Faire en sorte que les membres des organisations politiques, syndicales ou de masses militent selon leur lieu de vie et de travail, et non selon leurs affinités ethniques.
Une juste politique de cadres :
Former intensément de nombreux cadres issus de tribus relativement retardataires et les affecter dans leurs régions d'origine.
Mobiliser les cadres des régions avancées pour aider à la promotion des autres, dans un esprit de fraternité et sans complexe de supériorité ou d'exploitation.
Assurer une gestion équitable des nominations, avancements, affectations et sanctions des cadres, sans discrimination tribale.
Un développement économique intégré et équilibré :
Mettre en place un réseau national de communication développé.
Assurer une division du travail permettant une meilleure utilisation des ressources de chaque région.
Fournir une aide spéciale en cadres, techniciens, argent et moyens de production pour accélérer le développement des régions retardataires et supprimer les inégalités de fait.
Une direction politique nationale forte et unifiée :
La lutte contre le tribalisme nécessite un parti politique national et démocratique ayant une orientation juste, une organisation disciplinée et une stratégie alliant centralisation des décisions importantes et déconcentration administrative.
Chaque région doit pouvoir développer ses particularités culturelles tant qu'elles restent compatibles avec l'épanouissement de la nation tout entière.
CONCLUSION : Lutte indispensable mais de longue haleine
La lutte contre le tribalisme fait partie intégrante de la lutte à l'intérieur du parti. Elle est donc absolument indispensable ; d'autant plus que chaque militant ou dirigeant de l'U.P.C. appartient nécessairement à une tribu et continue de subir des influences tribalistes inévitables.
Cette lutte exige non seulement des efforts incessants mais aussi une ténacité et une persévérance de longue durée. Elle est à la fois la condition et le fruit de nos victoires contre l'impérialisme, le néo-colonialisme, la misère, l'ignorance et la maladie.
Bien que difficile et longue, la lutte contre le tribalisme sera inévitablement couronnée d'un succès total si nous sommes fermement décidés à la mener et à la poursuivre inlassablement, conformément aux justes principes, notamment ceux exposés dans cette causerie et dans celle sur l'unité et la lutte à l'intérieur du parti.
Osendé Afana
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