Le dernier discours avant l’énième silence
- Mathieu Nathanael NJOG

- 5 janv.
- 3 min de lecture
PAUL BIYA
Quand les vœux deviennent des formules creuses et que l’espoir s’éteint dans le vacarme du ballon rond

Nous sommes le 31 décembre 2025, dernier jour d’une année où les Kamerunais auront tout vécu… sauf le changement. Dans les rues, les marchés, les salons, on se souhaite déjà « Bonne année ! », comme si l’universalité du calendrier grégorien suffisait à aplanir les inégalités, guérir les maux ou absoudre les douleurs. Comme si tout le monde était effectivement né un 1er janvier. Comme si l’avenir se redistribuait équitablement à minuit.
Et pendant que les marmites mijotent, que les pétards se préparent et que les écrans sont prêts à diffuser les matchs de la CAN, un rituel bien ancré attend son heure : le discours du Chef de l’État. Le 44e.
Un rendez-vous figé dans le marbre de l’habitude
Depuis 1982, c’est une tradition : le président Paul Biya prend la parole chaque 31 décembre. Non pas pour dialoguer, mais pour monologuer. Non pas pour bousculer les certitudes, mais pour confirmer le statu quo. Ce soir encore, il parlera. Et ce soir encore, des millions de Kamerunais, par réflexe ou par obligation culturelle, l’écouteront.
Mais que reste-t-il de l’attente ? De la foi en la parole présidentielle ? Que reste-t-il des promesses de l’an dernier ? « La couverture santé universelle », « l’accélération de la décentralisation », « l’inclusion des jeunes »… Autant de phrases recyclées, de formulations technocratiques vidées de leur substance.
Et pourtant, on recommence. Parce que l’espoir est têtu. Ou parce que, comme le dit un vieux proverbe : « quand tu vis dans le noir trop longtemps, tu finis par croire que l’ombre est lumière. »
Un peuple hébété, captif de son propre opium
Mais cette année, il y a un ingrédient supplémentaire : le football. La CAN 2025 bat son plein, et le Kamerun vibre à chaque dribble, chaque passe, chaque but potentiel. Le timing est parfait. Le discours présidentiel viendra comme un entracte dans ce grand théâtre de la distraction. Une parenthèse dans l’opium populaire.
Ici, le ballon a plus d’impact que les lois. Une victoire des Lions Indomptables vaut plus qu’un débat parlementaire. Le président le sait. Il ne parle pas pour convaincre. Il parle pour occuper l’espace. Pour donner l’illusion d’un cap, pendant que le pays tangue sans gouvernail.
Un pays à genoux, des institutions essoufflées
Le Kamerun n’a toujours pas de nouveau gouvernement depuis la présidentielle. L’économie tourne au ralenti. Le chômage des jeunes explose. Les coupures d’électricité font partie du quotidien. Et malgré la nationalisation d’ENEO, les ménages vivent dans le noir. Les enseignants attendent leurs intégrations. Les hôpitaux publics sont des mouroirs. Et pendant ce temps, les réseaux d’émigration s’enrichissent.
Et pourtant, ce soir, une nouvelle allocution sera prononcée. Avec la même voix fatiguée. Le même ton professoral. Le même texte écrit d’avance par les conseillers, validé sans doute par habitude. Un discours de plus, pour un peuple de moins.
La fracture entre la parole officielle et la réalité populaire
L’écart est devenu abyssal entre ce qui se dit à Etoudi et ce que vivent les Kamerunais à Ebolowa, à Bamenda ou à Maroua. Même les mots du président ne choquent plus, ne rassurent plus, ne réveillent plus. Ils glissent, indifférents, sur un peuple qui a appris à ne plus espérer.
Le discours présidentiel n’est plus un moment de mobilisation nationale. C’est un bruit de fond. Un rituel creux qui accompagne le tintement des verres et le compte à rebours vers une année... identique à la précédente.
Quand les mots ne construisent plus, ils camouflent
« Le silence du peuple est plus bruyant que les discours des puissants. » écrivait un penseur africain. Ce 31 décembre 2025, le Kamerun n’attend plus rien de ses élites. Les vœux ne font plus illusion. Ce n’est pas la parole du Chef de l’État qu’il faut craindre, mais son inaudibilité.
Car dans un pays où les mots n’engagent plus rien, ce ne sont pas les discours qui font l’histoire. Ce sont les silences. Et ceux de ce peuple trahi deviennent assourdissants.
Hilaire Ham Ekoue
Journaliste en congé
SG SNJC


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