Le grand réveil du dialogue public-privé ou le pari de la dernière chance face à la ZLECAf ?
Dernière mise à jour : il y a 4 heures
12è CAMEROON BUSINESS FORUM
Six ans après sa dernière édition tenue en octobre 2020 dans le contexte exceptionnel de la pandémie de Covid-19, le Cameroon Business Forum (CBF) a enfin réinvesti la capitale économique. Le décor s'est posé au Best Western Plus Soaho Douala Airport pour deux jours de conclave placés sous un thème aux allures d'injonction : « ZLECAf et transformation productive : quelles réformes pour faire du Cameroun un pôle industriel et commercial majeur en Afrique ? » Mais au-delà de la formulation académique, le rendez-vous de Douala charriait un sentiment d'urgence absolue, marqué par l'érosion continue de la compétitivité nationale et les attentes accumulées du monde des affaires.

Pour acter cette reprise sous le haut patronage du Président de la République Paul Biya, le Premier ministre, le Dr Joseph Dion Ngute, a fait le déplacement en grande formation. Sa délégation comptait une dizaine de membres du Gouvernement : les ministres des Finances, de l’Économie, de l’Energie et de l’Eau, du Commerce, des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières, des Petites et Moyennes Entreprises, ou encore des Sports et de l’Éducation Physique. Encadrée par les autorités administratives locales conduites par le Secrétaire Général des Services du Gouverneur du Littoral, cette impressionnante artillerie institutionnelle occupait une part prépondérante de la salle, matérialisant une présence de hauts fonctionnaires et de cadres de l'administration nettement supérieure en nombre à celle des opérateurs économiques eux-mêmes. Si cette mobilisation témoigne de l'importance politique accordée à l'événement par le Pouvoir central, elle trahit également la lourdeur du bras bureaucratique auquel se heurte quotidiennement le monde des affaires. Prenant le premier la parole au nom du secteur privé, le président de la Chambre de Commerce, d’Industrie, des Mines et d’Artisanat (CCIMA), Christophe Eken, a d'emblée posé les chiffres de la détresse : 66 % des entreprises interrogées par la CCIMA subissent la hausse des prix de leurs fournisseurs, 63,5 % plient sous le poids de la fiscalité, 45 % étouffent face au coût de l’énergie, 40 % peinent avec le prix des intrants importés et 33,5 % subissent le cauchemar du recouvrement des créances.
Le réquisitoire implacable de Célestin Tawamba
Prenant la suite, le Président du Groupement Économique du Cameroun (GECAM), Célestin Tawamba, a rompu avec les convenances protocolaires pour livrer une charge mémorable face au Premier ministre et à ses ministres. Évoquant le triste anniversaire des six ans écoulés depuis la session de 2019 dont la plupart des recommandations sont restées lettre morte, il a formulé le constat sans détours : l'environnement des affaires s'est dégradé. Routes nationales délabrées transformées en pièges logistiques, avec une Nationale n° 3 où des usagers ont récemment passé la nuit sur la chaussée, coupures de courant chroniques coûtant 2 à 4 % du PIB à l'économie malgré 2 000 milliards de FCFA d’investissements publics dans les barrages, fiscalité jugée « prédatrice » poussant un objectif de recettes en hausse de 12,5 % dans une économie qui ne croît que de 3,5 %, et insécurité foncière galopante marquée par des annulations de titres qui sapent les garanties bancaires : le tableau brossé par le chef du patronat dépeint des entreprises non plus en quête de compétitivité, mais en lutte pour leur survie. Refusant de soumettre un nouveau cahier de doléances, Célestin Tawamba a soumis trois décisions immédiates au Premier ministre : la fixation d'une méthode rigoureuse pour cette session avec des responsables désignés et des indicateurs évalués à 6 mois ; l'adoption d'une loi de finances 2027 où la progression des dépenses de fonctionnement sera inférieure à celle de l'investissement ; et la publication d'un calendrier contraignant d'apurement de la dette de l'État et de remboursement des crédits de TVA.

L'avertissement de la Banque Mondiale et des Nations Unies
À la tribune, les partenaires techniques et financiers ont apporté un éclairage scientifique direct sur la fragilité du modèle camerounais. S'exprimant au nom du Groupe de la Banque Mondiale (notamment la Société Financière Internationale, IFC), leur représentant, Sabri Youcef Draia est revenu en détail sur les enseignements du nouveau rapport Business Ready (B-READY). Bien que le Cameroun figure dans la première cohorte des 50 économies pilote évaluées par cet instrument successeur de Doing Business, le constat reste sévère sur les services publics et l'efficacité opérationnelle. La Banque Mondiale a rappelé que 67 % des entreprises du pays essuient des coupures électriques récurrentes, insistant sur l'urgence d'assainir la santé financière des entreprises publiques et de réduire les coûts de transaction pour libérer le potentiel urbain de Douala et Yaoundé. De son côté, le représentant du système des Nations Unies, Mastaki Namegabe Jean-Luc a inscrit le débat dans l'impératif de la transformation productive et inclusive. Exhortant les pouvoirs publics à lever les barrières non tarifaires et à fluidifier les visas, le diplomate onusien a insisté sur l'accès des PME, des femmes et des jeunes aux financements productifs. Il a souligné que sans des chaînes de valeur locales fortes et conformes aux normes internationales, la ZLECAf risque de se transformer en un marché où le Cameroun sera simple spectateur et consommateur, subissant l'exode de ses jeunes compétences et cadres vers d'autres cieux.
Le pari de l'action et l'engagement du Premier ministre
Car le marché continental de 1,3 milliard de consommateurs agit comme un puissant révélateur. Avec le démantèlement tarifaire progressif entamé au 1er janvier 2026 et qui s'étendra jusqu'en 2033, l'illusion de la protection douanière s'effrite. Comme l'a souligné le patronat, on ne se projette ni à Abidjan ni à Lagos quand on met huit heures pour relier Douala à Yaoundé ou que l'on peine à livrer d'un canton à un autre. Face à cette convergence d'alertes, le Premier Ministre Joseph Dion Ngute a tenu à recentrer l'action du Gouvernement sur les orientations fixées par le Chef de l’État Paul Biya. Rappelant la résilience macroéconomique du pays face aux chocs exogènes et soulignant la mise en œuvre de la Stratégie Nationale de Développement (SND30), il a mis en avant les avancées majeures : l'injection progressive de l'énergie du barrage de Nachtigal, la modernisation du cadre des investissements via l'ordonnance de juillet 2025, ainsi que le déploiement du Système Pan-Africain de Paiement et de Règlement (PAPSS) soutenu par Afreximbank. Reconnaissant les exigences formulées par le secteur privé et les partenaires internationaux, le Chef du Gouvernement s'est engagé à réformer l'instance du CBF pour en faire un mécanisme de suivi permanent et contraignant. « Je veillerai personnellement à ce que les recommandations qui seront adoptées fassent l'objet d'un suivi rigoureux », a martelé Joseph Dion Ngute avant de déclarer ouverts les travaux. Au terme de cette journée inaugurale à Douala, une réalité s'impose : la profusion de Ministres et le faste des cérémonies ne sauraient plus masquer l'épuisement du modèle bureaucratique. Pour que la 12e session du Cameroon Business Forum n'entre pas dans l'histoire comme un énième rituel sans lendemain, les autorités disposent d'un délai de six mois pour transformer ces arbitrages en actes concrets. Les entreprises camerounaises, elles, n'ont plus le temps d'attendre.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d’Investigation, Grand Reporter & Analyste des Enjeux et Questions Financières et Economiques



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