Quand la République des paradoxes poignarde la « pseudo » régulation des médias
Dernière mise à jour : il y a 16 minutes
BRAS DE FER MINCOM-CNC
C’est une estocade mortelle portée à ce qu’il restait de crédibilité au système institutionnel de régulation des médias au Cameroun. En l’espace de quelques heures, le Ministère de la Communication et le Conseil National de la Communication (CNC) se sont livrés à un spectacle effarant d’injonctions contradictoires adressées à l’opérateur de télédiffusion Canal+ International. Entre un Ministre de tutelle transfrmé en Avocat de circonstance d’une chaîne privée et un régulateur ravalé au rang de simple figurant, la crise institutionnelle est désormais ouverte. Analyse d’un naufrage étatique où la raison d’État s'efface devant les solidarités de réseau.

La scène rassemble tous les ingrédients d'un vaudeville institutionnel, s'il ne s'agissait pas de la dignité de la République. Le 29 septembre 2026, au terme de sa 48e session extraordinaire, le Conseil National de la Communication (CNC) frappe lourdement : la chaîne de télévision Vision 4 est suspendue pour une durée d'un mois, assortie de suspensions professionnelles contre plusieurs de ses responsables, dont le Directeur Général des Médias du groupe L'Anecdote, Boni Menyene Philippe, et le journaliste Thaddée Martial Owona. En exécution loyale des décisions du régulateur, les services techniques de Canal+ Cameroun procèdent promptement au retrait du signal du bouquet. C’était compter sans la réaction du Ministre de la Communication (MINCOM), René Emmanuel Sadi. Le 02 octobre 2026, par un courrier estampillé : « Urgent », le Ministre intime l'ordre à la Direction Générale de Canal+ Cameroun de rétablir « sans délai » la diffusion de Vision 4. Argument invoqué ? La préservation de l'équilibre de l'espace médiatique, la sauvegarde des emplois et la protection de l'économie nationale. Une sollicitude ministérielle soudaine qui surprend autant qu'elle interroge. Mais la réplique du régulateur ne s'est pas fait attendre. Le 06 octobre 2026, Joseph Chebonkeng Kalabubse, Président du CNC, sort le vitriol. Dans une correspondance adressée au Directeur des Affaires Publiques Afrique francophone de Canal+ International à Paris, Sans faire référence à aucune disposition juridique, le patron du CNC tape du poing sur la table. Rappelant la nature d'Autorité Administrative Indépendante (AAI) de son institution, modelée sur l'ARCOM en France, il assène une vérité nue : « Le Ministère de la Communication n'est pas la tutelle du CNC ». Sommant à nouveau l'opérateur de couper le signal sous peine de poursuites pour défiance, le CNC place Canal+ au centre d'un étau juridique ubuesque.
Deux poids, deux mesures : le bal des faux-semblants ministériels
L'analyse des actes posés par la tutelle fait poindre une énigme administrative captivante, pour ne pas dire un dédoublement de personnalité institutionnelle. Le même jour, soit le 02 octobre 2026, pendant que René Emmanuel Sadi signait la lettre d'amnistie de fait au bénéfice du signal de Vision 4 auprès de Canal+, il expédiait une seconde correspondance au Directeur Général des Médias du Groupe L’Anecdote. Dans ce courrier estampillé MINCOM/SG/OMOP, le Ministre mettait en demeure la Direction du média de faire respecter scrupuleusement les suspensions individuelles prononcées par le CNC contre Thaddée Martial Owona, Boni Menyene et Jean-Claude Fouda Abega ! Comment comprendre cette schizophrénie administrative ? D'un côté, le Ministre exige la réhabilitation de l'antenne au nom du droit au travail et de l'équilibre économique ; de l'autre, il ordonne l'exécution des sanctions contre les personnes physiques au nom de la réglementation en vigueur. Deux courriers, une seule signature, mais une béance d'incohérence. La vérité est que cette ingérence sélective jette un voile de suspicion légitime sur les motivations réelles de la tutelle. Pourquoi cette mansuétude d'État au profit d'un organe de presse spécifique, alors que des dizaines de journaux et de radios sombrent chaque jour dans la précarité sans jamais recevoir de mouchoir ministériel pour essuyer leurs larmes ?
Réseaux d'ombre et fantômes du passé : l'onde de choc des affaires
Pour saisir les souterrains de cette bataille navrante, il faut lever le voile du juridisme d'apparat. La sanction initiale du CNC contre Vision 4 ne tombait pas du ciel : elle sanctionnait un reportage au vitriol ciblant Maître Félicité Esther Zeifman, Avocate au Barreau du Cameroun et de Paris et Conseil de la famille de Martinez Zogo, le journaliste sauvagement assassiné en janvier 2023. Dans une lettre ouverte incendiaire adressée le 06 octobre au Ministre René Emmanuel Sadi, l'Avocate fait voler en éclats le décorum gouvernemental. Pointant du doigt le propriétaire de Vision 4, Jean-Pierre Amougou Belinga, actuellement renvoyé devant le Tribunal militaire de Yaoundé, elle accuse ouvertement le Ministre de brader l'autorité républicaine sur l'autel des amitiés privées et du compagnonnage de salon. Pire, elle met en cause les manœuvres d'un Directeur du Ministère, intime du patron de presse, accusé d'avoir instrumentalisé la plume ministérielle. Il ne s'agit plus ici d'une simple querelle d'attribution entre une administration centrale et un organe consultatif. Le dossier touche aux fibres les plus douloureuses de l'opinion publique camerounaise. En tentant de neutraliser la sanction infligée à la chaîne d'un mis en cause dans un crime de sang, le Ministère de la Communication prend le risque calculé d'apparaître comme le bouclier institutionnel d'un clan, transformant l'action publique en règlement de comptes par procuration.

La faillite d'un modèle et l'urgence de l'autorégulation paritaire
Face à ce spectacle de désolation où la régulation d'État s'autodétruit en direct, les réactions de la profession journalistique ont oscillé entre colère noire et appel au sursaut éthique. Pour Marion Obam, Présidente Nationale du Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC), le diagnostic est sans appel : le ver est dans le fruit. En désavouant le CNC d'un trait de plume, le Ministre a lui-même acté la mort cérébrale du régulateur. Pendant que le MINCOM vole au secours des intérêts d'un empire privé, les chantiers vitaux de la profession gisent en friche : la carte de presse professionnelle est aux abois, l'aide publique à la presse est insignifiante, et la Convention Collective Nationale est enterrée depuis sa signature en 2008, laissant les travailleurs de la presse dans un dénuement moyenâgeux. Pourtant, qu'on ne s'y trompe pas : le propos syndical ne saurait être interprété comme une quelconque sympathie rétrospective pour les arbitraires du CNC. Le combat historique du SNJC a toujours été limpide. Nous n'avons jamais cessé de contester la légitimité d'un Tribunal administratif d'exception prétendant régenter les consciences journalistiques. Le spectacle affligeant auquel nous assistons aujourd'hui est l'aboutissement logique d'un système bâtard : un régulateur hybride, nommé par le pouvoir politique, qui se fait brutalement rappeler à l'ordre dès lors que ses décisions froissent les intérêts des puissants du jour.
C’est précisément dans ce vide éthique et institutionnel que réside l’appel formulé par Yanick Bezang, Président du SNJC-Littoral. La solution ne viendra ni d'une tutelle caporalisée ni d'un tribunal d'État renié. La survie du journalisme camerounais exige la mise en place urgente d'un Conseil de Déontologie Journalistique, un organe d'autorégulation indépendant, paritaire, bâti sur les standards de l'OIT et de l'UNESCO. Une instance de pairs capable d'instruire les manquements, de protéger la dignité du métier et d'opposer aux dérives marchandes comme aux passe-droits politiques la seule grille qui vaille : la rigueur éthique et la déontologie professionnelle. Tant que la presse camerounaise sera prisonnière du bras de fer entre un Ministère amnésique de ses devoirs et un Régulateur désarmé, elle demeurera le jouet des luttes d'influence. Il est temps de fermer la boutique des illusions républicaines pour bâtir, enfin, la maison commune des journalistes libres et responsables.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé et des Enjeux et Questions de Communication Sociale



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