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Quand les fossoyeurs du droit s’enracinent allègrement dans la profession au Cameroun

Dernière mise à jour : il y a 1 jour


NOTARIAT


Par une ironie dont seule la faune judiciaire locale a le secret, la charge ministérielle, jadis sanctuaire de la foi publique et gardienne du patrimoine, s’est muée en théâtre d'ombres. À Douala comme ailleurs, la dernière affaire de spoliation de la succession d’un milliardaire n’a fait que lever le voile sur un corps agonisant. Entre vétusté des textes, cupidité sans vergogne, nominations tardives et passe-droits systémiques, le Notariat camerounais dérive, livré à des praticiens devenus les propres fossoyeurs de leur magistère.


 


L'affaire fait froid dans le dos par son audace et son mépris des règles élémentaires de l'éthique : un hold-up judiciaire de 2,75 milliards de FCFA orchestré par deux notaires sur le dos de leurs confrères retraités. L’assignation en paiement délivrée par huissier, à la requête des Notaires Edmond Kwedi Ekambi et Ovoundi Maximilienne agissant respectivement en qualité de liquidateurs des 20ᵉ et 4ᵉ charges du TPI de Douala, a mis à nu une vaste entreprise de spoliation. Le théâtre de ce naufrage moral ? La succession d’un magnat Sawa, décédé il y a quinze ans. En usurpant l'identité d'officiers ministériels à la retraite, ces notaires ont formulé des prétentions financières astronomiques, transformant le droit en un vulgaire paravent pour assouvir leur cupidité. Pour légitimer ce pactole, le tandem s'appuie sur un arrêté du ministre de la Justice, Laurent Esso, daté de mai 2017, les désignant pour solder les comptes des études de Mes Befolo Balbine (épouse Wo'o) et de la SCP Etoke Joël-Etoke et Marie Claude (la première admise à la retraite, la seconde décédée). S'improvisant créanciers d'une cause résolue depuis plus d'une décennie, ils ont entrepris de recalculer l'entièreté des émoluments sur la base de la valeur actuelle du patrimoine immobilier et mobilier de la succession, arbitrairement évalué à plus de 84 milliards de FCFA. Bilan de cette alchimie comptable : une note salée de 2 752 272 220 FCFA réclamée aux ayants droit au titre d'« émoluments réactualisés ».

 


L'empire de la précarité et du surplace

En traînant les héritiers de feu Paul Soppo Priso devant le TPI du Wouri en ce mois de juillet 2026, ces praticiens n'exécutent pas un devoir de charge : ils opèrent une tentative de braquage légal. Comment peut-on décemment exiger un pourcentage sur la réévaluation immobilière de 2026 pour un inventaire achevé et homologué par la justice en 2012 ? C’est le triomphe de l’absurde. Cette dérive pose un précédent terrifiant : un Notaire successeur a-t-il le droit de braquer un dossier jugé pour s'engraisser sur le dos des familles ? La gravité des faits devrait entraîner une interdiction d'exercer, ou à tout le moins une suspension. Cette affaire empoisonnée met en lumière le fléau des liquidations d'études. Conçues par la loi pour durer six mois, elles s'éternisent ad vitam aeternam. Même la Présidente de la Chambre nationale, Me Régine Ekollo (épouse Dooh Collins), assurant la liquidation de l’Étude de Me Njongue Étamé décédée depuis près d’un an, s'incruste dans ce statut d'exception devenu la règle. Il faut dire que le terrain est fertile pour les expédients. La profession étouffe sous un cadre réglementaire archaïque. La grille tarifaire officielle n'a été révisée qu'une seule fois depuis l'indépendance, en 1995 ! Les textes fondamentaux, eux, stagnent depuis 2002. Résultat : une profession sinistrée où l'offre et la demande s'entrechoquent dans une anarchie totale. Sur les 85 notaires que compte le pays, la majorité fuit la faillite des zones rurales pour s'entasser dans les métropoles. À Eseka, Garoua ou Ebolowa, les charges sont abandonnées. Des notaires nommés préfèrent se reconvertir dans l'immobilier informel ou s'imposer comme squatters d'intérims en ville plutôt que d'affronter la misère de leur affectation.

 

Silence des pairs et déchéance d’un prestige

L'accès à la charge relève désormais du parcours du combattant kafkaïen. Nommés souvent aux portes de la cinquantaine, les nouveaux Notaires atteignent l'âge de la retraite à peine les crédits bancaires d'installation remboursés. D'autres, simples clercs intérimaires, restent ancrés dans leur statut transitoire pendant 15 à 20 ans à Douala ou Bafoussam, partageant péniblement les recettes à 50/50 avec les ayants droit du titulaire. Contrairement au Barreau du Cameroun, la Chambre des Notaires n’organise ni ne gère les examens. La composition des épreuves revient aux magistrats du Ministère de la Justice, n’ayant souvent aucune notion en droit notarial. Au final, c'est un examen où tout le monde est déjà admissible d'office : c'est aux oraux que le tri se fait, au cœur d'un clientélisme entretenu avec la complicité de la Chancellerie. Pire encore, le concours des clercs vire au scandale permanent. La dernière édition a soulevé un tollé : des candidats ont été admis sans respecter les trois (3) ans de stage requis, quand d'autres ont miraculeusement réussi sans même avoir composé. Trois ans après cet incident, et malgré l'arrêté ministériel proclamant les résultats, l'examen n'a toujours pas été annulé comme cela aurait été fait en d'autres cieux. Pire, aucune nouvelle session n’a été organisée depuis. On assiste même à l'exercice illégal de la profession par des ressortissants étrangers, en violation manifeste des textes, à l'instar de Me Kwedi Ekambi, de nationalité française. Face à ces dérives, le Directoire de la Chambre Nationale semble tétanisé, terrifié à l'idée de perturber les réseaux d'influence au risque de compromettre ses propres chances de prorogation de carrière à l’orée d’une retraite imminente. Jadis portée par des figures tutélaires comme Mes Gérard Kack Kack, Béatrice Assen ou Joël Etoké, qui écrivaient dans la presse pour faire aimer le droit, la profession s'est muée en une caste muette, invisible sur les plateaux de télévision, cédant l'espace public aux avocats. Faute de pédagogie, les citoyens ignorent tout de la fonction notariale, tandis que de nombreux praticiens glissent dans la corruption et l'invention de pratiques peu orthodoxes, telles que la facturation de prestations non homologuées (à l'instar des « frais de suivi » du client). Abandonné par ses élites, rongé par la précarité et gangrené par le mercenariat judiciaire, le notariat camerounais ne s'exerce plus : il s'éteint.


Mathieu Nathanaël NJOG

Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions économiques


 
 
 

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