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Comment la CEEAC entend briser les chaînes de l’enclavement sur les corridors en Afrique centrale

il y a 3 heures
7 min de lecture

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INTEGRATION REGIONALE

Du 29 septembre au 2 octobre 2026, la capitale gabonaise a abrité la réunion des experts consacrée à la création de l’Autorité de Gestion du Corridor Économique Multimodal Douala/Kribi – N’Djamena / Bangui – Zongo – Kisangani – Bujumbura – Gitega. Entre impératif de connectivité, pragmatisme du secteur privé et engagement résolu de la BAD, l’Afrique centrale pose les fondations juridiques et opérationnelles d'une véritable mutation logistique au service de la ZLECAF. Immersion dans les coulisses d'une rencontre déterminante pour le désenclavement des infrastructures transfrontalières.


Il faut avoir arpenté les routes poussiéreuses ou défoncées du bassin du Congo, observé la lente procession des semi-remorques englués dans les méandres administratifs des postes frontières, ou mesuré le désarroi des opérateurs économiques asphyxiés par les tracasseries illégales, pour saisir la portée historique de ce qui s’est joué dans la capitale gabonaise. Du 29 septembre au 2 octobre 2026, Libreville est devenue le théâtre névralgique d’une concertation diplomatique et technique de premier ordre pour l’avenir socio-économique de l'Afrique centrale. À l’invitation solennelle du Président de la Commission de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC), s’est tenue la Réunion des Experts inter-États dédiée à l’élaboration et à la finalisation du projet de Traité instituant l’Autorité de Gestion du Corridor Économique Multimodal Douala/Kribi – N’Djamena / Bangui – Zongo – Kisangani – Bujumbura – Gitega (AGCE-DKNB), couplée à la négociation de son Accord de Siège. Au cœur de ces assises de haute volée, présidées avec une maîtrise consommée par le Docteur Maurice Niaty-Mouamba, Commissaire à l’Aménagement du Territoire et aux Infrastructures de la CEEAC, se sont croisées les voix éclairées des délégations officielles du Burundi, du Cameroun, de la République Centrafricaine, de la République Démocratique du Congo et du Tchad. À cet aréopage d’experts ministériels s’étaient joints les acteurs majeurs du secteur privé, au premier rang desquels la Fédération des Transporteurs de la CEEAC, les autorités portuaires du Port Autonome de Douala (PAD) et du Port Autonome de Kribi (PAK), ainsi que les Partenaires Techniques et Financiers (PTF) clés, emmenés par le Groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD) et la Délégation de l’Union Européenne. Dans ce concert d’expertises croisées, la délégation du Bureau de Gestion du Fret Terrestre (BGFT) du Cameroun, emmenée par MM. Ella Nkoulou et Halilou Souleymanou, s’est particulièrement imposée par la pertinence de sa contribution technique, la clarté de son orientation stratégique et son pragmatisme éprouvé sur le terrain.

Le diagnostic sans complaisance du Dr Maurice Niaty-Mouamba

Dès le coup d'envoi des travaux, le ton a été donné. Éloignée des allocutions de circonstance et du jargon feutré habituel des conclaves ministériels, la cérémonie d’ouverture a posé sans détours ni fard l’âpre diagnostic de l’enclavement régional. Avec une franchise rafraîchissante et une rigueur intellectuelle saluée par l'assistance, S.E. Dr Maurice Niaty-Mouamba a brossé un tableau saisissant mais lucide du sous-secteur des transports dans la zone CEEAC. Qualifiant à juste titre d'accablant le déficit actuel de connectivité physique inter-États, le Commissaire à l’Aménagement du Territoire et aux Infrastructures a appelé de ses vœux un changement de paradigme radical et immédiat. Pour le haut responsable communautaire, il ne s’agit plus de multiplier des déclarations d’intention sans lendemain, mais d’ériger une architecture d’interconnexion fiable, sûre et durable des réseaux de transport routiers, ferroviaires, fluviaux et des maillages énergétiques. L'Afrique centrale ne peut plus se payer le luxe de l'isolement spatial. Preneuse de parole au nom des bailleurs de fonds, la Banque Africaine de Développement (BAD), représentée par Nouredine Dia, a enfoncé le clou en soulignant le paradoxe structurel criant qui entrave le développement du continent et singulièrement de la sous-région : un espace géographique regorgeant d’immenses richesses naturelles et minières, mais dramatiquement bridé par la rareté des voies bitumées, le cloisonnement étanche des réseaux ferroviaires et la rigidité persistante des flux portuaires. S’inscrivant dans la droite ligne de son Plan Stratégique Décennal 2024–2033 et accompagnant la dynamique continentale de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf), la BAD a réitéré son engagement indéfectible à financer et accompagner le corridor autour de quatre piliers majeurs : - La construction d'infrastructures multimodales résilientes ; - Le développement de hubs énergétiques et numériques intégrés ; - La création de zones d’agro-négociations à forte valeur ajoutée ; - La facilitation intégrée et dématérialisée des échanges commerciaux.


La CEEAC face au miroir du commerce intra-communautaire

Sous l’impulsion déterminée du Directeur du Marché Commun de la CEEAC, la présentation des politiques communautaires de facilitation du commerce a donné lieu à des débats passionnés, voire houleux. Dans la salle des délibérations, deux préoccupations majeures ont cristallisé les inquiétudes des experts : la question lancinante de la pérennité des financements et le déficit récurrent d’appropriation ou de transposition des textes juridiques par les États membres. C'est ici qu'intervient le rappel le plus cinglant des assises : la CEEAC demeure, à ce jour, la Communauté Économique Régionale (CER) enregistrant le plus bas niveau d’échanges intra-communautaires de tout le continent africain (moins de 3 % de son commerce global). Un constat désolant au vu des potentialités démographiques et économiques des pays concernés. Pour conjurer ce sort et transformer cet aveu d'impuissance en levier d'action, le représentant de la BAD a réaffirmé la volonté ferme de l'institution panafricaine de structurer financièrement l’axe majeur Douala/Kribi-Gitega. La stratégie de la banque reposera sur la mise en place de garanties solides, d'instruments souverains adaptés et de mécanismes d’assurance susceptibles de rassurer les investisseurs privés et de réduire le risque pays. Mais la finance ne saurait tout résoudre sans une volonté politique sans faille des gouvernements pour appliquer la réglementation communautaire. Afin de traduire ces riches échanges en instruments juridiques contraignants et opérationnels, la réunion des experts s'est structurée en deux commissions ad hoc de haut niveau : - Le Groupe Juridique : Attelé au toilettage minutieux et à la cohérence légistique du projet de Traité instituant l’AGCE-DKNB, ce groupe a travaillé d'arrache-pied pour harmoniser les clauses institutionnelles. Dans une démarche de réalisme et de pragmatisme, il a préconisé le report judicieux de l'examen de l'Accord de Siège à des assises ultérieures, afin de concentrer l'effort immédiat sur l'acte fondateur du corridor. - Le Groupe Opérationnel : Cette commission a jeté les bases techniques, organisationnelles et calendaires de la feuille de route devant conduire, dans des délais maîtrisés, à l'installation effective et au fonctionnement régulier des organes de gestion de la nouvelle Autorité.

Entre acquis camerounais et impulsions nationales

Au fil des exposés nationaux, chaque pays membre a déroulé sa feuille de route logistique et présenté les mesures de sauvegarde prises pour fluidifier le transit : - Cameroun : La délégation camerounaise a exposé sa stratégie globale de multimodalité (articulant harmonieusement le rail et la route) tout en plaidant pour l'intégration judicieuse de corridors fluviaux complémentaires. L'équipe emmenée par le BGFT a mis en exergue les résultats spectaculaires obtenus grâce aux mécanismes de concertation bilatérale développés avec le BNFT (Tchad) et le BARC (République Centrafricaine). Ces mécanismes concertés ont permis une baisse drastique des contrôles routiers, passant d'un niveau étouffant d'une centaine de barrages à une dizaine seulement sur les axes régulés, démontrant ainsi qu'une régulation intelligente est possible. - Tchad : la délégation de N’Djamena a mis en avant la maintenance sous contrat de niveau de service du corridor N’Djamena–Touboro (soutenue par un prêt substantiel de la BEI de 700 millions d’euros), la livraison imminente du pont stratégique Bongor-Yagoua et la création novatrice d’un Poste à Contrôle Unique Frontalier (PCUF) directement rattaché à la Primature pour court-circuiter les lourdeurs bureaucratiques. - République Centrafricaine : la délégation de Bangui a fait part de sa mobilisation sans relâche sur les axes structurants CD13 et CD14, bénéficiant du soutien financier de la BAD et de la Banque Mondiale pour le bitumage des sections frontalières. Cette avancée physique s'accompagne d'un cadre réglementaire d'une grande sévérité interdisant formellement les tracasseries routières et prélèvements illégaux. -République Démocratique du Congo : la délégation de Kinshassa a plaidé avec vigueur pour la relance urgente du projet « route raid » et exigé sa prise en compte formelle et explicite dès la première phase d’opérationnalisation du protocole communautaire. - Secteur Privé et Transporteurs : Prenant la parole avec la franchise qui les caractérise, les représentants de la Fédération des Transporteurs de la CEEAC ont salué les efforts d'assainissement et de célérité engagés par les autorités du Port Autonome de Douala (PAD) et du Port Autonome de Kribi (PAK). Cependant, ils ont vivement interpellé les décideurs publics, les exhortant à abandonner les vieux réflexes étatiques pour s’inspirer résolument des meilleures pratiques de facilitation en vigueur en Afrique de l’Est (EAC). 


Un jalon historique à l’épreuve du temps et du terrain

Au terme de quatre jours de débats intenses, les assises de Libreville de ce début d'automne 2026 s’imposent comme un jalon véritablement fondateur dans la reconquête de la souveraineté logistique et commerciale de l’Afrique Centrale. Face au constat sans appel d’une sous-région paradoxalement bénie par la nature mais étouffée par l'un des plus faibles taux de commerce intra-communautaire de la planète, la finalisation du projet de Traité instituant l’AGCE-DKNB marque l'amorce d'une rupture stratégique salutaire. Le changement de paradigme prôné avec force par la CEEAC cesse enfin d'être une simple vue de l'esprit ou un slogan d'estrade pour devenir une matrice opérationnelle, où l'interconnexion physique des territoires s'adosse à une volonté politique renouvelée de démanteler sans ménagement les frontières invisibles que constituent l'enclavement, la sur-réglementation, la corruption harassante et les tracasseries routières. L’originalité et la force de la démarche engagée à Libreville résident assurément dans la convergence féconde de toutes les composantes de l'écosystème régional : États membres engagés, autorités portuaires modernisées, bailleurs de fonds de premier plan (BAD, Union Européenne, BEI) et secteur privé opérationnel. Les avancées concrètes enregistrées, des démarches bilatérales exemplaires du BGFT camerounais aux engagements d'infrastructures en RCA, au Tchad et en RDC, démontrent à l'envi qu'une dynamique d'intégration « par le bas » et par la preuve est désormais en marche. Néanmoins, l'analyste lucide se doit de rappeler que la portée historique des résolutions de Libreville ne se mesurera pas au poids des documents paraphés, mais à l'épreuve du temps, des actes et du terrain. L'opérationnalisation effective et rapide de l'AGCE-DKNB, la pérennisation des mécanismes de financement novateurs et l'appropriation sans réserve ni louvoiement des textes communautaires par chaque administration nationale constituent les véritables défis capitaux de demain. En jetant les fondations solides d'un corridor économique multimodal fluide, sécurisé et numérisé, Libreville n'a pas seulement rédigé un texte juridique de plus : la capitale gabonaise a esquissé la trajectoire audacieuse par laquelle l'Afrique Centrale, en s'interconnectant sans couture du Golfe de Guinée aux grands lacs, transformera enfin son prodigieux potentiel géographique en un espace de prospérité partagée au cœur de la ZLECAF.

Mathieu Nathanaël NJOG

Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé et des Enjeux et Questions Economiques

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