Entre la discorde et l’espoir, la Banque Mondiale ausculte le Barrage de Nachtigal
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Au-delà de la féerie des mégawatts et de la rhétorique feutrée des chancelleries financières, la tournée camerounaise d’Harold Tavares, Administrateur du Groupe Afrique II de la Banque Mondiale, résonne comme un test de grandeur nature. Entre les vagues impétueuses de la Sanaga et les salons feutrés du MINEPAT, le titan de 420 MW ne doit plus seulement éclairer les foyers du Réseau Interconnecté Sud : il doit prouver que le modèle du partenariat public-privé camerounais peut survivre à l’épreuve du réel et propulser l’intégration économique régionale.

Sur la terre ocre de Ndokoa, à 70 kilomètres des langueurs administratives de Yaoundé, le clapotis de la Sanaga s’est mué depuis quelques années en un fracas d’acier et de béton armé. Ce 7 septembre 2026, à l’heure où la brume matinale se dissout à peine sur le lit du fleuve, la berge prend des airs de tribunal d’étape pour le capitalisme concessionnel. Lorsque Harold Tavares, Administrateur du Groupe Afrique II de la Banque Mondiale, pose le pied sur le site de l'aménagement hydroélectrique de Nachtigal, l’enjeu dépasse le protocole et les civilités d’usage. Accueilli par Claire Gall, Directrice Générale de la Nachtigal Hydro Power Company (NHPC), et une cohorte d’officiels issus du Ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT) et du Ministère de l’Eau et de l’Énergie (MINEE), le haut diplomate financier est venu toucher du doigt le colosse de 420 MW.
Sept groupes turbine-alternateur alignés comme les bataillons d’une souveraineté énergétique encore chancelante. Dans ce sanctuaire technologique, la rhétorique institutionnelle se heurte à la matérialité des chiffres : en 2025, le barrage a injecté plus de 2 TWh dans le Réseau Interconnecté Sud (RIS), soit près de 30 % d’une consommation globale estimée à 7 TWh. Depuis le début de l’année 2026, la barre des 1,2 TWh a déjà été franchie. Pourtant, le grand ordonnateur de Bretton Woods ne s'est pas laissé griser par le ronronnement des turbines. À l’heure des discours, Tavares remet les pendules à l’heure : la production brute n’est rien sans l’accès effectif au câble. C’est le leitmotiv de la « Mission 300 » (M300), cette ambition pantagruélique qui vise à raccorder 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030. Nachtigal n'est pas seulement un trophée à aligner dans les vitrines de Yaoundé ; il est sommé de devenir la matrice d’un savoir-faire exportable et le laboratoire d’une sous-région en quête désespérée de lumière.
Le mirage du kWh et l’équation sociale : l’écosystème en filigrane
Derrière le vernis technocratique se joue un autre drame, plus sourd, celui de la valeur ajoutée locale et de la transformation des territoires. L’Administrateur de la Banque Mondiale a habilement déplacé le curseur : et si l’électricité n’était qu’un sous-produit du développement ? Évoquant la création de véritables « corridors électriques », Harold Tavares avance une thèse chère aux théoriciens de l’économie de réseau : le barrage doit agir comme un aimant structurant pour l’agriculture, l’eau potable, la petite industrie et l’emploi. Un chiffre, brandi tel un totem de légitimité, vient appuyer la démonstration : 95 % des effectifs opérant sur le site sont des nationaux. Une camerounisation des compétences que les partisans du projet qualifient d’historique, mais que les esprits critiques scrutent à la loupe des qualifications réelles et des transferts de technologie durables. Au-delà des grilles du chantier, la Responsabilité Sociétale d’Entreprise (RSE) tente de panser les plaies béantes du déplacement des populations riveraines : soutien aux infrastructures scolaires, programmes d'accompagnement agro-pastoral. Mais dans les villages voisins, la question subsiste, tenace : le courant produit à leur porte éclairera-t-il leurs propres chaumières ou filera-t-il exclusivement vers les zones industrielles et les métropoles gourmandes ?

Audiences feutrées et capitalisme d'État : la dialectique de Yaoundé à Douala
Le lendemain, 8 septembre 2026, le grand théâtre de la coopération s’est déporté dans les salons feutrés du MINEPAT à Yaoundé. Reçu par Alamine Ousmane Mey, le grand argentier du développement camerounais, Harold Tavares a troqué le casque de chantier pour le costume sur mesure des tractations multilatérales. Au menu des échanges : l'alignement stratégique des financements internationaux sur la Stratégie Nationale de Développement à l’horizon 2030 (SND30). Pour le Cameroun, l’enjeu est vital. Il s'agit de prouver que la dette contractée pour ériger des ouvrages d’art majeurs comme Nachtigal ne finira pas en impasse budgétaire, mais catalysera l'action publique efficace. Les deux hommes ont acté la nécessité de passer d'une logique de projets isolés à une dynamique d'investissements à fort impact social.
Pendant ce temps, la secousse financière se faisait sentir jusqu’à Douala, la capitale économique. Au même moment, la Société Financière Internationale (SFI), filiale du Groupe Banque Mondiale dédiée au secteur privé, posait les jalons d’une nouvelle plateforme de concertation. Sous la présidence d’Olivier Buyoya, Directeur de Division SFI pour le Nigéria et l'Afrique Centrale, et en présence des caïds du Groupement Économique du Cameroun (GECAM), le Conseil Consultatif du Secteur Privé a été officiellement porté sur les fonts baptismaux. Cette concomitance des agendas ne doit rien au hasard. Elle dessine la cartographie d’une offensive globale : d’un côté, l’État aménageur appuyé par les guichets souverains de la Banque Mondiale à Nachtigal ; de l’autre, le capital privé sommé de prendre le relais via la SFI pour consommer, transformer et rentabiliser ce surplus d’énergie.

L’heure des comptes pour le modèle camerounais
Au terme de cette mission de consultations périodiques conduite du 6 au 9 septembre 2026, le constat est sans ambiguïté. En érigeant Nachtigal en vitrine continentale, la Banque Mondiale met le Cameroun face à ses propres responsabilités. L'infrastructure est là, imposante, crachant ses gigawattheures dans le réseau. Mais le plus dur commence. Il faudra désormais résoudre le nœud gordien de la distribution, assainir la gouvernance du secteur de l’électricité gangrené par les impayés et les pertes techniques, et veiller à ce que l'intégration régionale ne se fasse pas au détriment des usagers domestiques. Harold Tavares a quitté les rives de la Sanaga en laissant derrière lui une feuille de route exigeante. Le Cameroun a prouvé qu'il savait bâtir des barrages ; il lui reste à démontrer qu'il sait bâtir une économie productive autour du câble. L’histoire retiendra si Nachtigal fut le déclencheur de l’émergence ou le plus coûteux des mirages industriels sous les tropiques.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Questions Economiques


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