top of page

La rémunération des Directeurs Généraux des entreprises publiques alignée au lourd prix de la performance

Dernière mise à jour : il y a 7 heures


 GOUVERNANCE FINANCIÈRE

Face aux dérives de gestion et à l’asphyxie budgétaire des entités étatiques, le Ministère des Finances affine son scalpel. Entre reclassification stricte des entreprises publiques, ajustements drastiques des émoluments des Directeurs Généraux et exigences accrues de reddition des comptes, le gouvernement impose une cure de rigueur financière. Décryptage d'un système où la fiche de paie des patrons du portefeuille public devient le baromètre direct de leur efficacité opérationnelle, enrichi par l'analyse diachronique du Pr Viviane Ondoua Biwole sur six ans de réformes.


Au Cameroun, la gestion du portefeuille de l'État a longtemps ressemblé à une citadelle imprenable, imperméable aux règles élémentaires d’orthodoxie comptable et d’évaluation des performances. Pendant des décennies, diriger une entreprise publique relevait davantage d’un privilège régalien que d’une mission assortie d’objectifs de rendement précis. Les bilans déficitaires se succédaient, comblés à coups de subventions à fonds perdus, tandis que les avantages accordés aux équipes dirigeantes demeuraient inaltérables. Cependant, sous la double pression des engagements macroéconomiques internationaux et des contraintes d’assainissement des finances publiques, la tutelle financière de l’État a engagé un virage méthodologique majeur. La logique de l’impunité financière cède progressivement le pas à un cadre normatif rigoureux, matérialisé par des textes d'encadrement stricts et des mécanismes de régulation rénovés. L'objectif affiché par le Ministère des Finances (MINFI) ne laisse place à aucune ambiguïté : conditionner la rémunération des managers publics à la santé comptable réelle des structures dont ils ont la charge. Cette mutation profonde impose un constat d’évidence aux gestionnaires de la fortune publique : la pérennité financière et la transparence ne sont plus des options accessoires, mais le socle sur lequel repose désormais toute la politique d'attribution des ressources et des rémunérations au sein du secteur public étatiste.

 

La grille indiciaire et le mécanisme de reclassification

Au cœur du dispositif de cadrage des émoluments figurant au sommet des organigrammes de l'État, le Législateur a institué une classification stricte des entreprises et établissements publics en cinq catégories distinctes. Ce découpage détermine souverainement le plafond du salaire de base mensuel alloué au Directeur Général (DG), traçant une frontière nette entre les grands mastodontes stratégiques et les structures à champ d'action plus restreint. Par un principe de miroir réglementaire, le traitement réservé aux Directeurs Généraux Adjoints (DGA) est scrupuleusement indexé sur la rémunération du premier responsable : le salaire de base d’un DGA correspond réglementairement à 80 % de celui dévolu au Directeur Général de la même catégorie. À cette enveloppe indiciaire s’agrègent des indemnités et avantages annexes dûment encadrés par la réglementation (allocations forfaitaires de logement, de carburant, d'eau, d'électricité et de domesticité, associées aux primes de rendement), qui viennent compléter le package salarial global.

 


L'équation du bonifié et du sanctionné

La véritable innovation réside dans le dynamisme du mécanisme d’ajustement. Rien n'est définitivement acquis pour un dirigeant public. Le Ministère des Finances procède régulièrement à des évaluations comparatives fondées sur la moyenne du chiffre d'affaires et du résultat net réalisés par l'entreprise au cours de trois exercices consécutifs. Cette indexation mécanique articulée autour de pourcentages résiduels variant selon les décrets de référence, tels que 0,006 % ou 0,00025 % de la borne inférieure du budget ou du chiffre d'affaires moyen, transforme la fiche de paie du manager en un instrument de sanction ou de gratification immédiate : - La promotion : Un dirigeant qui redresse la trajectoire de son entreprise voit son entité promue, générant ainsi une revalorisation substantielle de sa rémunération. - La rétrogradation : À l'inverse, l'accumulation de pertes ou la fonte du chiffre d'affaires entraînent irrévocablement la rétrogradation de la structure, grevant de manière substantielle la solde du Directeur Général et de son adjoint.

L'offensive de la Direction Générale du Budget et la vérité des chiffres

La mise en œuvre chirurgicale de ce mécanisme d’indexation requiert au préalable la disponibilité de données comptables fiables, auditées et certifiées dans les délais légaux. C’est précisément sur ce chantier capital que la Direction Générale du Budget (DGB) intensifie ses actions d’encadrement. Dans le sillage des travaux tenus à Yaoundé le 26 mai 2026, sous la coordination de Judith Clairence Menguele épse Bodo, Chef de la Division des Participations et des Contributions de la DGB, l'État a fermement rappelé à l'ordre les Responsables financiers du secteur public. Les axes prioritaires fixés par la tutelle financière s'articulent autour de cinq piliers : - Fiabilité absolue des états financiers : Produire une information comptable sincère, reflétant la santé financière réelle de l'entreprise sans artifice de présentation. - Respect strict des échéances réglementaires : Clôturer impérativement les comptes de l'exercice écoulé et tenir les Conseils d'Administration de validation avant le 30 juin de chaque année. - Élargissement du périmètre de suivi : Extension de la liste prioritaire de contrôle de 15 à 21 entreprises stratégiques suivies de près par le MINFI et les partenaires financiers. - Publication systématique : Assurer la diffusion publique des états certifiés sur les plateformes officielles du MINFI et les sites web des entités concernées. - Transparence et intégrité : Fournir à l’État actionnaire des indicateurs clairs pour optimiser la gestion de son portefeuille et mettre fin aux dérives de gestion qui affaiblissent l’économie nationale.

 


L'éclairage critique du Pr Viviane Ondoua Biwole

Toutefois, la question de la légitimité des dirigeants demeure entière dans un contexte où les textes en vigueur sont parfois bafoués, notamment en ce qui concerne le dépassement de la durée légale des mandats sociaux. Le Pr Viviane Ondoua Biwole relève que l'arrêté de 2026 marque les six ans du premier arrêté de classement de 2020. Sur les 71 établissements publics présents à la fois en 2020 et en 2026, le constat brut est sans ambiguïté : 58 établissements, soit 82 %, demeurent dans la même catégorie six ans plus tard. Dix progressent (14 %) et trois reculent (4 %). Si la réforme visait à instaurer une incitation continue à la performance par la rémunération, force est de constater que le système se caractérise avant tout par l’inertie. Ce décalage entre l'intention du réformateur et la réalité administrative illustre la sociologie des organisations théorisée par Michel Crozier et Erhard Friedberg : les règles formelles se heurtent presque toujours aux stratégies d'acteurs et aux zones d'incertitude. L’analyse détaillée met en lumière deux séquences diamétralement opposées : - La période des reculades (2020-2023) : Dominée par les reculs (la CENAME perd deux catégories, le CIRCB et la SODECAO en perdent une), tout en consacrant des bonds notables comme celui du Fonds Routier (de la 5e à la 2e catégorie). - La progression des revalorisations (2023-2026) : Aucun nouveau recul n'est enregistré. Le mouvement est exclusivement ascendant (ART, Hôpital Général de Douala, Office du Baccalauréat, API, ANOR, Caisse Autonome d'Amortissement, ENAM, et l'AER qui franchit un échelon supplémentaire de la 4e à la 3e catégorie).

Les champions et les zones d'ombre

Le sommet de la pyramide reste hermétique puisqu’aucun établissement n’a atteint la 1ʳᵉ catégorie en six ans. Le rendant inchangé et inaccessible pour de nouveaux entrants en 1ère catégorie (CNPS, FEICOM) et en 2e catégorie (CSPH). La meilleure progression cumulée est l’Agence d’Électrification Rurale (AER) se distingue comme le meilleur progresseur, passant de la 5e à la 3e catégorie en progressant continuellement lors des deux périodes. - La volatilité masquée : Des structures comme le FODECC, le FNE et l’IRAD affichent une apparente stabilité en début et fin de période (3e ou 4e catégorie), mais ont traversé une phase de déclassement temporaire en 2023 avant d'être rétablies en 2026. - Les reculs définitifs : À l'inverse, la CENAME, le CIRCB et la SODECAO affichent des reculs entérinés dès 2023. Le cas de la CENAME (chute de la 3e à la 5e catégorie) interpelle compte tenu de sa mission critique dans l'approvisionnement en médicaments essentiels. Le Pr Viviane Ondoua Biwole conclut à juste titre qu'un changement de catégorie traduit l'évolution administrative de la taille, du budget ou de la mission d'une structure, mais ne constitue pas en soi un audit de performance financière. L’état des lieux dressé à travers ces 92 entités publiques et 240 mandats étudiés démontre que la discipline budgétaire ne peut plus reposer sur de simples effets d’annonce. Pour que la corrélation entre la rémunération des Directeurs Généraux et la performance devienne une réalité tangible, plusieurs mesures correctrices s'imposent : - Publication systématique de l'état des mandats chaque année. - Mise en place de profils de poste publics rigoureux avant chaque nomination. - Vérifications d’intégrité en amont, et non de manière réactive après l’éclatement des scandales. - Ciblage actif des profils financiers hautement qualifiés là où les carences managériales se font le plus ressentir. La gouvernance des entreprises publiques camerounaises exige désormais la même vigilance et la même exigence d'excellence que celle qui caractérise les victoires de nos athlètes sur les terrains continentaux.

Mathieu Nathanaël NJOG

Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions économiques

 

ANNEXE

Classification des établissements publics du Cameroun — 2026

La liste ci-dessous reproduit la classification des établissements publics telle qu’établie par l’arrêté du 13 août 2026, signé par le Ministre des Finances de la République du Cameroun. Elle est présentée par ordre de catégorie décroissante : de la 1ʳᵉ, la plus élevée, à la 5ᵉ.

 

Première catégorie (2 établissements)

Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS)

Fonds Spécial d’Équipement et d’Intervention Intercommunale (FEICOM)

 

Deuxième catégorie (3 établissements)

Agence de Régulation des Télécommunications (ART)

Caisse de Stabilisation des Prix des Hydrocarbures (CSPH)

Fonds Routier (FR)

 

Troisième catégorie (7 établissements)

Agence de l’Électrification Rurale du Cameroun (AER)

Cameroon Civil Aviation Authority (CCAA)

Cameroon Radio Television (CRTV)

Fonds de Développement des Filières Cacao Café (FODECC)

Fonds National de l’Emploi (FNE)

Hôpital Général de Douala (HGD)

Office du Baccalauréat du Cameroun (OBC)

 

Quatrième catégorie (12 établissements)

Agence de Promotion des Investissements (API)

Agence de Régulation des Marchés Publics (ARMP)

Agence des Normes et de la Qualité (ANOR)

Agence Nationale des Technologies de l’Information et de la Communication (ANTIC)

Agence de Régulation du Secteur de l’Électricité (ARSEL)

Caisse Autonome d’Amortissement (CAA)

Centre Pasteur du Cameroun (CPC)

École Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM)

General Certificate of Education Board (GCE BOARD)

Hôpital Général de Yaoundé (HGY)

Institut de Recherches Agricoles pour le Développement (IRAD)

Institut National de la Statistique (INS)

 

Cinquième catégorie (51 établissements)

Académie Nationale de Football (ANAFOOT)

Agence de Promotion des Petites et de Moyennes Entreprises (APME)

Agence de Promotion des Zones Économiques (APZE)

Agence du Service Civique National de Participation au Développement (ASCNPD)

Autorité de Sûreté Radiologique et de Sécurité Nucléaire (ASRAN)

Autorité Portuaire Nationale (APN)

Bureau Central des Recensements de la Population (BUCREP)

Bureau National de l’État Civil du Cameroun (BUNEC)

Caisse de Développement de la Pêche Maritime (CDPM)

Caisse de Développement de l’Élevage pour le Nord (CDEN)

Centrale Nationale d’Approvisionnement en Médicaments et Consommables Médicaux Essentiels (CENAME)

Centre de Réhabilitation des Personnes Handicapées de Maroua (CRPH-Maroua)

Centre Hospitalier de Recherche et d’Application en Chirurgie Endoscopique et Reproduction Humaine (CHRACERH)

Centre Hospitalier Universitaire de Yaoundé (CHU)

Centre International de Référence Chantal Biya (CIRCB)

Centre National de Réhabilitation des Personnes Handicapées (CNRPH)

Centre National de Transfusion Sanguine (CNTS)

Centre National d’Études et d’Expérimentation du Machinisme Agricole (CENEEMA)

Comité Interrégional de Lutte contre la Sécheresse dans le Nord (CILSN)

École Internationale des Forces de Sécurité (EIFORCES)

École Nationale Supérieure des Postes, des Télécommunications et des Technologies de l’Information et de la Communication (SUPTIC)

École Nationale Supérieure des Travaux Publics (ENSTP)

Hôpital Général de Garoua (HGG)

Hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique de Douala (HGOPED)

Hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique de Yaoundé (HGOPY)

Imprimerie Nationale (IN)

Institut de Recherches Géologiques et Minières (IRGM)

Institut de Recherches Médicales et d’Études des Plantes Médicinales (IMPM)

Institut National de la Cartographie (INC)

Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS)

Institut Supérieur de Management Public (ISMP)

Laboratoire National de Contrôle Qualité de Médicaments et d’Expertise (LANACOME)

Limbe Nautical Arts and Fisheries Institute (LINAFI)

Mission de Développement du Nord-Ouest (MIDENO)

Mission de Développement du Sud-Ouest (SOWEDA)

Mission de Développement Intégré des Monts Mandara (MIDIMA)

Mission de Promotion de Matériaux Locaux (MIPROMALO)

Mission de Régulation des Approvisionnements des Produits de Grande Consommation (MIRAP)

Mission d’Étude pour l’Aménagement de l’Océan (MEAO)

Mission d’Études pour l’Aménagement de la Région du Nord (MEADEN)

National School of Local Administration (NASLA)

Northwest Livestock Development Fund (CDENO)

Observatoire National sur les Changements Climatiques (ONACC)

Office Céréalier (OC)

Office National du Cacao et du Café (ONCC)

Office National des Anciens Combattants, Anciens Militaires et Victimes de Guerre du Cameroun (ONACAM)

Office National des Infrastructures et Équipements Sportifs (ONIES)

Palais des Congrès (PC)

Société de Développement du Cacao (SODECAO)

Unité de Traitements Agricoles par Voie Aérienne (UTAVA)

Upper Noun Valley Development Authority (UNVDA)

Tableau 1 : Grille indiciaire des salaires

Catégorie d'Entité

Salaire de Base du DG (FCFA)

Exemples Typiques d'Entreprises

Première Catégorie 

3 000 000 à 6 000 000        

SNH, CAMTEL, SODECOTON, SONARA   

Deuxième Catégorie 

2 500 000                    

PAD, ALUCAM, SONATREL            

Troisième Catégorie

2 000 000                    

EDC   

Quatrième Catégorie

1 500 000                    

Camair-Co, CICAM, Crédit Foncier 

Cinquième Catégorie

1 000 000                    

CNIC (Chantier Naval), PAMOL     

 

Tableau 2 : Chiffre d'Affaires & Résultat Net


BONUS DE PERFORMANCE

MALUS DE CONTRE-PERFORMANCE

 - Hausse nette des indicateurs                     

- Dégradation continue des comptes

 

- Progression de catégorie                         

- Rétrogradation de catégorie

 

- Revalorisation du salaire DG/DGA                 

- Baisse du salaire de base DG/DGA

 

(Ex : PAD, SONATREL)                           

(Ex : ALUCAM, CICAM)

 

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • Facebook
  • Twitter
WhatsApp Image 2023-07-27 at 17.40.26 (1).jpeg
bottom of page