Le grand tournant stratégique de Douala appelle à l’action pour rattraper le retard, et changer d’échelle
AGRICULTURE FAMILIALE AU CAMEROUN
Entre urgence de la souveraineté alimentaire et impératifs de la politique d’import-substitution prônée par le Chef de l'État, les organisations paysannes (PROPAC, CNOP-CAM), le gouvernement camerounais et les Agences du système des Nations (FAO, FIDA, PAM), et la société civile tiennent depuis ce 16 et ce jusqu’au 18 septembre 2026 à Douala, l’Atelier national d’échange et de réflexion sur la mise en œuvre de la Décennie des Nations Unies pour l’Agriculture Familiale (DNUAF). Objectif majeur : sortir des promesses incantatoires pour poser les fondations juridiques et institutionnelles d'un Plan d’Action National (PAN) et d’un Comité National de l’Agriculture Familiale (CNAF). Immersion dans les coulisses d'une rencontre déterminante pour le monde rural.

Douala, capitale économique du Cameroun, abrite depuis ce 16 septembre 2026 et ce pour trois jours dans les salons de l’Hôtel Bano Palace, un rendez-vous stratégique pour l’avenir agricole du pays : l’Atelier National d’Echange et de Réflexion sur la Mise en Œuvre de la Décennie des Nations Unies pour l’Agriculture Familiale (DNUAF 2019-2028). Dans une salle où se côtoyaient fonctionnaires, leaders paysannes, chercheurs, experts internationaux et autorités traditionnelles, le constat de départ est resté sans équivoque : au Cameroun, l’agriculture familiale n’est pas un secteur d’activité subsidiaire, mais le véritable poumon de la nation. Avec plus de 60 % de la population tirant sa subsistance de ces exploitations et une contribution approchant les 80 % de la production vivrière nationale, le modèle familial porte sur ses épaules la sécurité alimentaire du pays. À l'échelle mondiale, l'agriculture familiale produit plus de 80 % des denrées alimentaires en valeur et gère plus de 80 % des terres agricoles. Pourtant, la précarité continue de frapper de plein fouet ces hommes et ces femmes du monde rural. Face aux secousses économiques mondiales et à l’inflation des produits de première nécessité importés, l’enjeu de cette rencontre de Douala est d'accélérer un processus institutionnel qui accuse un retard relatif. Il s'agissait de passer des intentions aux actes en enclenchant le processus d'élaboration d'un Plan d'Action National (PAN) inclusif et la structuration d'un Comité National de l'Agriculture Familiale (CNAF). C’est précisément pour inverser cette tendance que l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé la période 2019-2028 comme la Décennie des Nations Unies pour l’Agriculture Familiale (DNUAF). Mais au Cameroun, malgré des initiatives pionnières lancées dès 2021, le processus accusait un retard certain dans la formulation d'un Plan d'Action National (PAN) officiellement adopté par l'État. Le rendez-vous de Douala a ainsi fait office d'électrochoc institutionnel.
Le plaidoyer de la société civile du monde rurale
Prenant la parole lors de la cérémonie d'ouverture avec la ferveur, l'exigence éthique et l'égal engagement qu'on lui connaît pour la cause paysanne, Élisabeth Atangana, Présidente de la Concertation Nationale des Organisations Paysannes au Cameroun (CNOP-CAM), a planté le décor dès l'ouverture des travaux. Rappelant la trajectoire parcourue et la genèse des initiatives menées depuis 2021 avec l'appui d'INADES-Formation et le lancement de la Plateforme Nationale des Acteurs de l’Agriculture Familiale (PLANAF-CAM), elle a souligné l'urgence de réussir cette mutation vers un véritable CNAF. « Si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est parce que l'agriculture familiale n'est pas un secteur parmi d'autres : elle nourrit nos familles, façonne nos territoires et porte l'avenir de notre jeunesse et de nos femmes rurales », a déclaré la présidente de la CNOP-CAM. Elisabeth Atangana a rappelé que cette rencontre financée avec l'appui de la Plateforme Régionale des Organisations Paysannes d'Afrique Centrale (PROPAC), du Forum Rural Mondial et de l'Union Européenne devait servir de levier pour appuyer les orientations nationales. Cependant, en raison d'obstacles institutionnels et financiers, la PLANAF n'avait pas pu mener à bien sa mission centrale : doter le Cameroun de son Plan d'Action National. L'atelier de Douala sert donc a acté une étape décisive : la mutation stratégique de la PLANAF en un Comité National de l’Agriculture Familiale (CNAF), cadre formel, inclusif et pérenne de gouvernance multi-acteurs. La présidente de la CNOP-CAM a profité de cette tribune pour annoncer la tenue, lors de la deuxième journée de ses assises, de la campagne nationale « Je mange camerounais ». Un slogan qui se veut un acte de résistance économique et culturelle, plaidant pour la consommation des produits du terroir et la structuration de chaînes de valeur locales compétitives. A ce véritable cri de ralliement pour promouvoir le consommateur local et stimuler les chaînes de valeur agropastorales et halieutiques, elle a invité l'ensemble des délégués et du public à rejoindre cette dynamique en faveur de la souveraineté alimentaire.

La FAO et le FIDA en chefs d'orchestre techniques
Dans son allocution solennelle prononcée au nom de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le représentant Onusien Kengni Fidèle, et Nga Célestin, Point Focal National de la DNUAF, ont rappelé la lourde responsabilité confiée par l'Assemblée Générale des Nations Unies à la FAO et au FIDA pour piloter la Décennie à l'échelle mondiale. Le représentant de la FAO a souligné que l'agriculture familiale est « unique » en son genre. Elle constitue un mode d’organisation transversale regroupant les activités agricoles, forestières, halieutiques, pastorales et aquacoles. Elle repose intrinsèquement sur le capital et le travail de la famille, combinant indistinctement l’engagement des femmes et des hommes, où l’unité de production et la cellule familiale évoluent l’une par l’autre en intégrant des fonctions économiques, environnementales, sociales et culturelles. Au Cameroun, l'action de la FAO s'inscrit dans la durée à travers quatre axes majeurs : - L'appui aux organisations de producteurs, aux coopératives et aux services de conseil agricole ; - L'accompagnement des filières prioritaires et leur structuration inclusive ; - L'appui à l'élaboration de cadres politiques et la mise à disposition de données fiables ; - La facilitation de plateformes de concertation entre l'État, les producteurs et les partenaires au développement. « L'atelier de ce jour revêt une importance particulière, puisqu'il permettra de franchir ce pas qui nous fait défaut depuis ces dernières années : celui de formuler une ébauche de plan d'action national, constituer un groupe de travail chargé de sa finalisation et une feuille de route pour le suivi de sa mise en œuvre », a affirmé avec force Fidèle Kengni, le représentant de la FAO, réitérant la pleine disponibilité technique de l'Agence Onusienne tout au long du processus.
L'alignement stratégique du Gouvernement sur la SND30 et le PISAH
En réponse au plaidoyer des organisations paysannes, Justin Wazeloussa, le représentant du Ministre de l'Agriculture et du Développement Rural (MINADER), Gabriel Mbaïrobe, a tenu à réaffirmer l'alignement total des pouvoirs publics sur la vision d'une agriculture familiale modernisée. Il a apporté l'aval institutionnel et politique indispensable à la réussite de cet atelier. Rappelant que sous la « Très Haute impulsion de Son Excellence Paul BIYA, Président de la République, la dynamique de construction nationale s'attache à ne laisser personne de côté ». Par la suite, il a réaffirmé une conviction partagée : « Il n'y a pas de souveraineté alimentaire au Cameroun sans une agriculture familiale forte ». Le gouvernement camerounais a ainsi présenté les convergences entre la Stratégie de Développement du Secteur Rural (SDSR 2020-2030), la Stratégie Nationale de Développement (SND30) et la DNUAF : - Produire plus et mieux en favorisant la transition d'une agriculture de subsistance vers une agriculture de seconde génération, plus mécanisée, intégrant des semences améliorées et une gestion de l'eau optimisée, à l'image des projets structurants VIVA-Bénoué et VIVA-Logone. - Transformer localement dans l’optique de la réduction drastique des exportations de matières premières brutes au profit d'une transformation locale soutenue par le Plan Intégré d'Import-Substitution Agro-pastoral et Halieutique (PISAH). L'accent est mis sur des filières souveraines : riz, maïs, soja, poisson et lait. - Garantir l'inclusivité pour l’intégration de l'ensemble des acteurs ruraux, avec une attention particulière pour les femmes (dans la perspective de l’Année internationale des agricultrices décrétée par l'ONU pour 2026) et les jeunes.

La fabrique d'un Plan d'Action National
Pendant trois jours, l’approche participative et multi-acteurs va fonctionner à plein régime. L'atelier a réuni plus d'une trentaine de participants hautement qualifiés : représentants des ministères sectoriels (Agriculture, Élevage, Environnement, Finances, Économie/Planification), parlementaires, chefs traditionnels, dirigeants d'organisations paysannes, ONG, chercheurs de l'IRAD et des universités, ainsi que les agences des Nations Unies. Les travaux de groupe vont permettre d'aboutir à trois résultats stratégiques majeurs : - Une ébauche structurée du Plan d'Action National (PAN-DNUAF Cameroun), alignée sur les 7 piliers de la Décennie mondiale et articulée avec les priorités du PISAH ; - La mise en place formelle d'un Groupe de travail multi-acteurs, chargé de finaliser le document du PAN et de conduire le processus de mutation institutionnelle de la PLANAF vers le CNAF ; - L'adoption d'une Feuille de route précise, jalonnant les étapes de concertation, de validation technique et d'approbation politique finale par le Gouvernement du Cameroun.
Le défi du passage des actes aux impacts
L'initiative tenue à Douala marque un tournant incontestable dans la gouvernance agricole au Cameroun. Cependant, l'histoire récente des politiques publiques en Afrique centrale nous enseigne que le plus difficile ne réside pas dans la rédaction des documents de cadrage, mais bien dans leur exécution budgétaire et leur appropriation sur le terrain. Pour que ce Plan d’Action National ne finisse pas dans les tiroirs oubliés des administrations sectorielles, trois exigences devront être strictement observées par le Groupe de travail qui sera mis en place : - Aligner les ressources du PISAH et des fonds d’affectation spéciale agricole sur les besoins prioritaires des exploitations familiales. - Lever les freins socioculturels et juridiques qui empêchent les productrices rurales d’accéder durablement à la propriété foncière. - Financer les infrastructures de stockage et de transformation primaire dans les zones rurales pour réduire les pertes après récoltes. Le rendez-vous de Douala aura le mérite de replacer l'humain et la terre au centre du débat économique national. En décidant de mettre les agricultrices et les agriculteurs familiaux au cœur de sa stratégie de développement rural, le pays s'est doté de la bonne boussole. Il reste à transformer cette feuille de route en semences, en équipements, en pistes agricoles, en usines de transformation locale et en dignité retrouvée pour les paysannes et paysans du Cameroun. Le compte à rebours de la Décennie 2019-2028 est engagé ; le temps de l’action ne peut plus attendre. L'histoire rurale du Cameroun et de l'Afrique centrale est émaillée de séminaires prestigieux et de déclarations d'intentions ambitieuses qui ont trop souvent fini par s'endormir dans les tiroirs des ministères sectoriels
Mathieu Nathanaël NJOG


.jpeg)
Commentaires