Le Maire de la ville de Douala lance une opération patrimoniale et mémorielle face à l’amnésie urbaine
Dernière mise à jour : il y a 3 heures
DOUALA
Ce mardi 8 septembre 2026, la métropole économique du Cameroun a tenté d'enrayer une lente mais dévastatrice hémorragie mémorielle. Sous la houlette du Maire de la Ville, Roger Mbassa Ndine, et en présence des gardiens du temple du canton Akwa et d'autres autorités coutumières, le Projet de jalonnement culturel des villages de Douala a été officiellement lancé. Face à l'impérialisme des pseudonymes triviaux, des enseignes marchandes et des toponymes ubuesques qui ont fini par étouffer les noms séculaires des terres ancestrales, l'exécutif communautaire entend dresser une signalétique patrimoniale capable de restituer à la cité Sawa sa géographie sacrée et son identité défigurée.

Dans la jungle de béton, d’asphalte et d’anarchie routière qu’est devenue la capitale économique du Cameroun, une guerre invisible mais féroce se joue depuis plusieurs décennies : celle de la mémoire contre l’oubli. À mesure que les immeubles poussent comme des champignons sous l’effet d'un urbanisme sauvage et d’une pression démographique incontrôlée, un drame silencieux s'est noué au quotidien : l'effacement méthodique des villages fondateurs du paysage mental des habitants. Qu'on le veuille ou non, Douala a fini par ensevelir sous les pseudonymes de la démerde et du trivial, les toponymes sacrés transmises par les ancêtres. Comment en est-on arrivé là ? Il suffit de traverser la cité pour mesurer l'ampleur du désastre cognitif. Aujourd'hui, on ne se repère plus par rapport aux lignages, aux berges du fleuve Wouri ou aux délimitations séculaires des cantons, mais à l'enseigne d'un bar mal famé, d'une boulangerie de quartier, d'une quincaillerie à la sauvette, ou pire, au souvenir d'un fait divers insolite ou du nom d'un personnage ubuesque érigé en point de repère local. Dans cette foire d'empoigne sémantique, les villages fondateurs ont été purement et simplement relégués aux oubliettes de la conscience populaire. Les repères ancestraux ont cédé la place à une toponymie du hasard et de l'informel, condamnant les jeunes générations à vivre dans un territoire dont elles ignorent désormais jusqu'à l'alphabet originel.
Réhabilitation de la cartographie intime du pays Sawa
C’est précisément pour stopper ce hold-up mémoriel que le Maire de la Ville de Douala, Roger Mbassa Ndine, a réuni ce mardi 8 septembre 2026 le gratin du commandement traditionnel, emmené par les majestés et dignitaires du canton Akwa. Le lancement officiel du Projet de jalonnement culturel des villages de Douala ne doit pas être perçu comme un simple gadget cosmétique ou une opération de communication municipale supplémentaire. Il s’agit, sur le papier du moins, d’une entreprise de reconquête identitaire d'une urgence absolue. Il s'agit de marquer le sol pour libérer les esprits. De poser, au cœur de la jungle urbaine, des balises et des stèles visibles capables de faire réémerger les frontières historiques et les délimitations séculaires qui articulaient la vie des communautés. Les récents conflits nés de la création administrative de nouveaux villages dans cette cité témoignent d'ailleurs de l’ampleur du malaise. Quand la délimitation entre Bonelang et Bonejang s'efface sous l'anonymat d'une intersection étouffée par les étals marchands, c'est un pan entier du récit national qui bascule dans l'amnésie. Quand la lisière entre Bonamouti et Bonabekombo s'évanouit au profit du nom d'un immeuble privé ou d'une gargote de fortune, c'est l'histoire même du peuplement de la côte qui se trouve amputée. En restaurant ces bornes invisibles mais réelles, la municipalité tente de réinjecter de la noblesse historique dans un quotidien dévoré par la banalité.

Le rôle pivot des gardiens de la tradition face au rouleau compresseur de la modernité
Dans ce combat de titans entre la préservation de l'héritage et le rouleau compresseur de la métamorphose urbaine, les autorités traditionnelles ne sauraient demeurer de simples figurants de cérémonie. Présents en masse lors de cette cérémonie de lancement, les chefs coutumiers du canton Akwa et des autres foyers traditionnels rappellent que la mémoire ne se décrète pas seulement dans les cabinets municipaux : elle s'incarne dans les lignages, les récits oraux et la sacralité du sol. Trop souvent marginalisées ou contraintes d'observer impuissantes la braderie foncière et la défiguration de leurs territoires traditionnels, les autorités coutumières trouvent dans ce projet de jalonnement un levier de réhabilitation de leur magistère moral. En collaborant à la restitution scientifique et historique des limites de villages, elles redeviennent les passeurs indispensables sans lesquels toute politique de la ville demeure une coquille vide, sans âme ni profondeur historique. Car il ne suffit pas de poser un panneau en aluminium au bord d'un trottoir défoncé pour ressusciter une identité : il faut réenseigner aux résidents, aux commerçants et aux jeunes déplacés la signification profonde des lieux qu'ils arpentent chaque jour.
Un parcours mémoriel pour armer la jeunesse contre l'amnésie
Au-delà de la réparation symbolique, l'initiative portée par l'édile de la capitale économique vise à bâtir un véritable maillage culturel capable de nourrir un tourisme patrimonial exigeant. À terme, ce parcours de jalonnement permettra aux visiteurs, mais surtout aux enfants de Douala, de déambuler dans la métropole comme on feuillette un livre d'histoire à ciel ouvert. Comprendre pourquoi un quartier porte le nom d'un clan, saisir la logique des migrations intérieures et des alliances ancestrales, c'est offrir aux citoyens de demain un ancrage inébranlable face aux vents violents de la globalisation et de la perte de repères. Douala s'étend, Douala étouffe, Douala se modernise parfois à marche forcée, mais Douala ne saurait se construire sur les ruines de son propre nom. En décidant de redonner la parole aux villages occultés par les vains pseudonymes du quotidien, la ville réaffirme une vérité essentielle : une métropole qui ampute son passé s'interdit d'avoir un avenir digne. L'acte posé ce 8 septembre 2026 sous le patronage du Maire de la Ville et des patriarches de la cité est un signal fort envoyé aux fossoyeurs de l'histoire. Il reste désormais à espérer que sur le terrain, la signalétique mémorielle l'emportera enfin sur la dictature de l'anonymat.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Enjeux culturels

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