Les résolutions ambitieuses des AG de Brazzaville face au dur réveil de la réalité économique du continent
- Mathieu Nathanael NJOG

- 1 juin
- 4 min de lecture
BANQUE AFRICAINE DE DEVELOPPEMENT
On a sorti les grands tapis rouges, les sourires de circonstance et la sémantique lourde des grands jours à Brazzaville. Du 25 au 29 mai 2026, la capitale congolaise a vibré au rythme des Assemblées annuelles du Groupe de la Banque Africaine de Développement. Le thème de cette année ? « Mobiliser les ressources à grande échelle pour le financement de l’Afrique dans un monde fragmenté ». Tout un programme. Derrière ce jargon d’économistes pointus et les rideaux de fumée des discours officiels, que reste-t-il concrètement pour le panier de la ménagère africaine et, plus particulièrement, pour notre zone CEMAC ?

La Commission de la CEMAC, menée par son Président Baltasar Engonga Edjo’o, n’est pas venue faire de la figuration. Dans les couloirs feutrés de Brazzaville, la délégation sous-régionale a joué des coudes pour faire entendre la voix de l'Afrique Centrale. Le bilan comptable de ce lobbying intense n’est pas négligeable, du moins sur le papier. On nous annonce une « lettre d'intention historique » signée avec la BAD pour requinquer la Banque de Développement des États de l'Afrique Centrale (BDEAC) via la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD). Un acronyme de plus à ranger dans les tiroirs de l'intégration régionale. Plus palpable pour nos populations : la promesse ferme du financement du pont sur le fleuve Ntem d'ici septembre 2026, l'adoption d'un mécanisme de financement axé sur les résultats pour le programme d'employabilité des jeunes (CAP2E) dans un Extrême-Nord du Cameroun meurtri par les crises, et l'extension régionale des futurs centres polytechniques de Guinée Équatoriale.
Il faut reconnaître à la BAD une solidité financière que beaucoup d'États du continent lui envient. Son rapport annuel 2025, brandi fièrement à Brazzaville, affiche une santé de fer : - 11 milliards de dollars (environ 5 500 milliards de FCFA) de financements approuvés en 2025 ; - Un record historique de 7,1 milliards de dollars (environ 3 550 milliards de FCFA) effectivement décaissés pour soutenir 200 projets dans 50 pays. L'institution se frotte les mains et décline ses victoires en millions de vies impactées : 1,5 million de personnes connectées à l'électricité, 6,9 millions d'agriculteurs convertis aux technologies résilientes face au climat, et 8,1 millions d'Africains ayant désormais un meilleur accès aux transports. Mieux encore, la solidarité africaine a eu son quart d'heure de gloire. Le Président de la BAD, le Dr Sidi Ould Tah, a pu saluer le geste hautement symbolique de l’Angola, qui injecte 6,5 millions d’euros (environ 3 250 milliards de FCFA) dans la reconstitution du FAD-17 (Fonds Africain de Développement). Sans oublier l’annonce spectaculaire de 3 milliards de dollars (environ 1 500 milliards de FCFA) pour la préservation du Bassin du Congo, notre poumon vert régional.

Des chiffres colossales et le piège de la bombe démographique
Pour couronner le tout, le Président congolais Denis Sassou N’Guesso a volé la vedette en annonçant la suppression des visas pour tous les ressortissants africains à compter du 1er janvier 2027. Un acte qualifié de « profondément panafricain ». Soit. Mais au-delà de l'euphorie des communiqués de presse, les réalités structurelles reviennent vite au galop. Car c'est là que le bât blesse, et les débats du 28 mai sur le « dividende démographique » ont mis le doigt là où ça fait mal. La BAD se veut plus rapide, plus efficace, plus proche des pays membres, mais elle fait face à un mur. L'Afrique court après le temps. Les décideurs politiques, les financiers et les leaders de la jeunesse réunis à Brazzaville ont dû admettre une vérité crue : la croissance démographique exponentielle de l'Afrique est une arme à double tranchant. Si le continent ne réforme pas en profondeur ses systèmes éducatifs et ses politiques d'investissement pour intégrer cette jeunesse, la « fenêtre d'opportunité » se transformera en une poudrière sociale. Éduquer pour quels emplois ? Financer des entrepreneurs sans infrastructures de base stables ?
La BAD injecte des milliards, mais l'efficacité des investissements reste prisonnière de la lourdeur bureaucratique des États, de la corruption systémique et de la fragmentation des marchés africains. Les taux d'intérêt mondiaux élevés et le resserrement du crédit international rendent l'argent plus cher et plus difficile à mobiliser pour une Afrique encore perçue comme une zone à haut risque par les marchés financiers internationaux. À l'heure du bilan, ces Assemblées de la BAD 2026 oscillent entre un optimisme de commande et une lucidité qui inquiète. Les financements sont là, les projets intégrateurs comme le pont sur le Ntem font rêver, mais le véritable défi reste l'exécution sur le terrain. Les institutions africaines doivent cesser d'être de formidables machines à produire des rapports pour devenir de véritables moteurs de transformation. À défaut, les réunions de Brazzaville ne resteront qu'un énième rendez-vous manqué avec l'histoire économique du continent. Les chiffres brillent, mais le quotidien des Africains, lui, attend toujours son dividende. En somme, le Sommet de Brazzaville a été un rendez-vous où les milliards annoncés cachent mal les goulots d'étranglement d'un continent en quête de second souffle.
Mathieu Nathanaël NJOG



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