Osvalde Lewat signe son grand retour avec une fresque sur les épreuves de la chair et les engrenages du monde
- Mathieu Nathanaël Njog
- il y a 22 heures
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Dernière mise à jour : il y a 3 heures
LITTERATURE
Il est des livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui attrapent le lecteur par la peau du cou pour l'immerger dans la matérialité brutale du réel. Un corps indocile, la toute nouvelle parution d’Osvalde Lewat publiée le 20 août sous la double enseigne prestigieuse des éditions Philippe Rey et Jimsaan, appartient sans conteste à cette catégorie rare. Trois ans après le maelström critique et public de son tout premier roman, Les Aquatiques couronné notamment par le Grand Prix panafricain de littérature et le Prix Kourouma en 2022, l’écrivaine, documentariste et photographe franco-camerounaise confirme qu'elle possède l'une des plumes les plus acérées, charnelles et politiquement lucides du paysage francophone contemporain.

Dans ce nouvel opus, la trajectoire narrative s'articule autour de Deffo, un couturier au talent incandescent établi à Paris. Ciseleur de tissus, artisan du beau, Deffo vit une existence sublimée par l’amour qu’il porte à Merveille, femme solaire qu’il qualifie avec une poésie foudroyante de « sommet d’ascèse et de vertige ». Mais le roman bascule brutalement dans l'intime et le tragique lorsqu'une douleur fulgurante, sourde et persistante vient se loger dans son âme. Du jour au lendemain, la machine corporelle s'enraye. Ce mal insaisissable grippe le désir, effiloche la complicité du couple, délite la vie sociale et ronge la virilité de l'artisan. Face à la décomposition de son univers intime, Deffo entreprend un voyage thérapeutique vers son pays natal, le Zambuena, un territoire fictionnel devenu sous la plume d'Osvalde Lewat le miroir grossissant des névroses de l'Afrique contemporaine. On lui y promet une guérison par des soins ancestraux. Mais pour financer cette quête de rédemption physique, Deffo n'a d'autre choix que d'accepter un emploi au sein d'une usine textile sous contrôle de capitaux chinois. C'est là que le livre prend une dimension politique assourdissante. Du travail minutieux de la haute couture parisienne, Deffo se retrouve précipité dans la réalité barbare de la production industrielle mondialisée. Le corps, naguère réceptacle du plaisir et de la création artistiques, n'est plus qu'une pièce d'engrenage, un simple outil asservi au diktat de la cadence, réduit à l'épuisement et à l'abrutissement.
L'aube des règlements de comptes
La confrontation entre la douleur intime de l'homme et l'exploitation féroce du prolétariat moderne crée une tension dramatique irrespirable. À bout de forces, la psyché fragmentée par la maladie et la violence de l'usine, Deffo commet l'irréparable : il tue un homme. La structure narrative du roman s'accélère alors dans une attente étouffante. Durant les quelques heures de nuit qui le séparent de l'arrivée de la police, assis dans le silence d'avant l'aube, le protagoniste entreprend de recoudre le fil de son existence. Dans cette nuit d'examen de conscience, tous les motifs de la condition humaine sont convoqués : la maladie qui trahit, la sexualité amputée, l'amour qui glisse entre les doigts, la violence du travail aliénant et le besoin désespéré de spiritualité. Osvalde Lewat interroge avec une acuité remarquable cette vulnérabilité masculine rarement explorée avec autant de nudité dans la littérature francophone : comment un homme peut-il continuer à tenir debout lorsque la perception exacte qu'il avait de lui-même vient littéralement de voler en éclats ? La grande force d'« Un corps indocile » réside dans sa langue. Porté par un humour à froid d'une ironie mordante et un sens clinique du détail, le style d'Osvalde Lewat frappe par sa vivacité.

Une écriture du réel, entre poésie vive et regard documentaire
Née à Garoua au Cameroun en 1976, l'auteure porte en elle un bagage artistique protéiforme. Ancienne journaliste formée aux exigences de l'investigation et du terrain, elle a signé des documentaires politiques majeurs engagés contre l'injustice de l’Au-delà de la peine (2003) à Une affaire de nègres (2009), jusqu'au récent MK, l'armée secrète de Mandela (2023). Cette double casquette de cinéaste et de photographe d'art exposée à l'international imprègne chaque page du roman. Lewat sait cadrer une scène, capter la lumière d'un visage désespéré ou décrire la poussière d'une usine textile avec la précision d'un objectif photographique. Mais loin de se contenter d'un constat social aride, elle insuffle dans son texte une poésie de la chair où les fluides, les muscles et la douleur deviennent les personnages principaux du drame. En publiant ce livre conjointement chez Philippe Rey à Paris et Jimsaan à Dakar, maison fondée par Felwine Sarr, Boubacar Boris Diop et Ndèye Sow, Osvalde Lewat s'inscrit au cœur de la création littéraire africaine contemporaine la plus exigeante. Un corps indocile n'est pas seulement l'histoire d'une déchéance individuelle ; c'est une autopsie étincelante de la fragilité humaine aux prises avec les secousses d'un monde globalisé. Un roman magistral qui confirme que la littérature, lorsqu'elle est portée par une créatrice d'une telle trempe, reste le meilleur endroit pour réparer les vivants.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Enjeux culturels



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