Quand la diplomatie sanitaire mondiale met sur la table près de 64 milliards de FCFA pour la santé animale
Dernière mise à jour : il y a 1 heure
FAO - ONE HEALTH
Au siège de l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) dans la Cité éternelle, la grand-messe sur l’approche intégrée « Une seule santé » n’a pas seulement été le théâtre de joutes oratoires entre diplomates et épidémiologistes. Dans les coulisses des sessions plénières et au cœur des forums de haut niveau, le pragmatisme économique a repris ses droits. Entre un engagement renouvelé des chefs de gouvernement africains, la réorientation des doctrines de la Banque mondiale et une manne européenne de près de 90 millions d’euros (environ 64 milliards de FCFA), la lutte contre les épizooties dévastatrices comme la Peste des Petits Ruminants et la Fièvre Aphteuse opère sa mue stratégique : la santé animale s'affirme désormais comme un investissement souverain ultra-rentable.

Parallèlement aux sessions plénières de la conférence mondiale One Health, le side event consacré à la transformation des systèmes agroalimentaires par la lutte contre la Peste des Petits Ruminants (PPR) et la Fièvre Aphteuse (FMD) a réuni un parterre impressionnant de décideurs politiques, de stratèges et d’institutions financières internationales. La présence remarquable du Premier Ministre de la République-Unie de Tanzanie est venue marquer le haut niveau d'engagement politique des États africains dans cette croisade sanitaire. Exposant sans détour l'expérience tanzanienne, le Chef du gouvernement de ce pôle pastoral d'Afrique de l'Est a asséné une vérité comptable trop longtemps ignorée par les ingénieurs du développement : chaque dollar investi dans l'éradication de la PPR constitue un placement direct et à haut rendement. Un rendement qui se mesure en sécurité nutritionnelle, en préservation des moyens de subsistance ruraux, en fluidité du commerce transfrontalier du bétail et en résilience globale des systèmes agroalimentaires face aux chocs climatiques. À ses côtés, les représentants ministériels du Tchad, du Burkina Faso et du Bangladesh ont partagé leurs contraintes du terrain et leurs réussites opérationnelles. Le Tchad a insisté sur la mise en place impérative d'infrastructures vétérinaires nomades adaptées à la mobilité structurelle des communautés pastorales. De leur côté, le Burkina Faso et le Bangladesh ont rappelé l'urgence d'établir des mécanismes de financements pérennes pour contrer des maladies animales transfrontalières qui ne s'arrêtent à aucun poste de douane. Le dialogue a également permis de mesurer la mutation doctrinale des grands bailleurs mondiaux. La Banque mondiale a ainsi exposé la métamorphose de sa grille d'intervention : la santé animale globale et la transition écologique de l'élevage occupent désormais une position centrale dans ses arbitrages financiers. La Fondation Bill & Melinda Gates a, pour sa part, réaffirmé sa fidélité aux interventions ciblées à fort impact, adossées à un usage systématique des données épidémiologiques de précision. Enfin, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) a posé un impératif méthodologique crucial : pour sortir de la dépendance, les pays du Sud doivent impérativement se doter de plans d'investissement nationaux rigoureusement chiffrés. C'est à ce seul prix qu'ils démontreront aux ministères des Finances la rentabilité économique incontestable des actions de santé animale.
L'UE débloque 50 millions d'euros et l'horizon de l'Appel de Rome 2040
L'un des moments charnières des travaux de Rome a résidé dans l’annonce stratégique faite par l'Union européenne. Reconnaissant explicitement que la Peste des Petits Ruminants ne saurait être réduite à une simple question technique ou vétérinaire, le représentant de l'UE a mis en lumière la dimension éminemment sociale et politique de cette épizootie. La PPR frappe en priorité les chèvres et les moutons ce petit bétail communément qualifié de « vache du pauvre », qui constitue l'ultime rempart financier, le capital sur pied et la source de revenus de subsistance des femmes et des franges les plus vulnérables des communautés rurales africaines. Pour donner du muscle à cette prise de conscience, l'Union européenne a officialisé le déblocage d'une nouvelle enveloppe ferme de 50 millions d'euros environ 37,700 milliards de FCFA). Ce financement majeur viendra abonder la deuxième phase du programme mondial de lutte contre la PPR sur le continent africain. Mais l'offensive financière ne s'arrête pas là : l'UE a ouvert la voie à la mobilisation de De plus, l'UE a ouvert la voie à la mobilisation de 40 millions d’euros (environ 26,160 milliards de FCFA) supplémentaires via des mécanismes de financements mixtes (blended finance), permettant d'accroître l'effet de levier auprès du secteur privé et des banques de développement. Cet apport financier a servi de socle concret à la rédaction de l'Appel de Rome pour l’éradication de la PPR d’ici 2040 et le contrôle de la Fièvre Aphteuse. Inspiré par le succès historique de l'éradication mondiale de la Peste bovine, cet appel formule six recommandations stratégiques destinées à sceller l'agenda international : - Garder le cap de la Peste bovine : Maintenir fermement l'éradication de la PPR au sommet de l'agenda politique mondial et traduire cet objectif en investissements nationaux et internationaux mesurables. - Prioriser les plans d'investissement : Exhorter les États et les communautés économiques régionales (CEMAC, CEEAC, CEDEAO, EAC, SADC) à inscrire la santé animale au cœur de leurs arbitrages budgétaires nationaux. - Mobiliser les champions de la cause : S'appuyer sur des personnalités politiques de premier plan pour exercer un plaidoyer permanent auprès des institutions financières internationales. - Harmoniser l'approche par épisystèmes : Synchroniser la surveillance et la vaccination aux frontières sur le modèle des projets intégrés comme le PRAPS en Afrique de l'Ouest et du Centre. - Capitaliser sur les fonds européens : Utiliser la contribution de l'UE comme déclencheur pour attirer des investissements scientifiques et structurants de la Fondation Gates et de la Banque mondiale. - Cap sur le Sommet UE-Afrique 2027 : Inscrire formellement l'évaluation de la feuille de route PPR à l'agenda du prochain sommet UE-Afrique prévu en 2027 afin de sceller un partenariat financier de haut niveau.

Un paradigme nouveau pour l’élevage africain : Préserver la santé animale pour bâtir l’avenir économique
Au terme de ces journées d’échanges denses au bord du Tibre, le message porté par le Cameroun, représenté par le Dr Taïga, Ministre de l'Élevage, des Pêches et des Industries animales (MINEPIA) et ses pairs africains dessine une rupture paradigmatique majeure. Il ne s'agit plus de reléguer les services vétérinaires aux lignes budgétaires résiduelles ou aux interventions d'urgence humanitaire après l'hécatombe. La santé animale est désormais appréhendée comme un acte d'investissement économique souverain, créateur direct de richesses, d'emplois ruraux stables et de sécurité sanitaire. L'éradication de la PPR et le contrôle de la Fièvre Aphteuse ne se feront ni à coups de déclarations d'intention, ni par la seule seringue du vétérinaire de campagne. Elles exigent un continuum institutionnel : une volonté politique inébranlable au sommet des États, des budgets nationaux assainis et sanctuarisés, des laboratoires de référence performants, une surveillance épidémiologique en temps réel et une solidarité transfrontalière sans faille. En démontrant à Rome que le Cameroun a su engager des ressources de souveraineté tout en structurant son réseau sanitaire privé, le Dr Taïga a prouvé que l'Afrique n'est plus une simple consommatrice de normes dictées d'ailleurs, mais une actrice majeure de sa propre sécurité sanitaire. Le défi des années à venir consistera à transformer cet élan diplomatique romain en doses de vaccins effectivement administrées dans les pâturages les plus reculés du continent. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que la santé animale deviendra le moteur durable de la transformation agroalimentaire africaine.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé des Questions Economiques

.jpeg)
Commentaires