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Quand la sonnette d’alarme ecclésiale déchire le voile de l’enfer carcéral

PRISONS CAMEROUNAISES

Le 29 juin 2026, jour de la solennité des saints Pierre et Paul, figures christiques de la captivité pour cause de foi, Mgr Samuel Kleda, Archevêque de Douala, a choisi de rompre le silence coupable qui entoure la tragédie de l’univers carcéral camerounais. Sa lettre pastorale (Prot. N. 685/26/CH/ASE), véritable jalon de courage évangélique, résonne comme un réquisitoire implacable contre ce qu’il qualifie lui-même d’« injustice systémique ». Le verbe est précis, l’onction pastorale n'émousse en rien la lame de la dénonciation. Aussitôt nous y sommes allés à la prison centrale de Douala /New-Bell en compagnie des organisations de la société civile pour répondre à son appel.




Ce pavé dans la mare des institutions judiciaires et pénitentiaires ne surgit pas de nulle part. Il vient s'adosser, avec une effroyable acuité, aux récentes et sombres conclusions des organisations de la société civile. Les chiffres et les faits consignés dans le dernier rapport indépendant décrivent une déshumanisation institutionnalisée qui a cessé d'être un simple dysfonctionnement pour devenir la norme. La rhétorique officielle aime à brandir les désengorgements techniques et les transferts de détenus comme des victoires administratives. La réalité du terrain, elle, crache une tout autre vérité. Les chiffres officieux et syndicaux, corroborés par les vigiles de la société civile, font froid dans le dos. Le transfert massif de 2 500 prisonniers vers la nouvelle prison centrale de Douala-Ngoma n'a en rien résorbé la tumeur de la surpopulation carcérale. À la prison centrale de Douala/New-Bell, l'asphyxie est totale : plus de 4 590 détenus s’entassent encore dans des espaces conçus pour le quart de cet effectif. Dans ce périmètre de la déchéance, le taux d'occupation frôle l'indicible. L’enfermement n’est plus une privation de liberté ; il est devenu une entreprise de destruction physique et morale. Mgr Kleda ne s'y trompe pas lorsqu’il décrit ces espaces comme des « mouroirs » où l’air vicié, la chaleur étouffante et la promiscuité absolue transforment chaque cellule en une fosse commune en sursis.

 

Péages pénitentiaires et économie de la détresse

Entrer dans le détail des conditions de vie à la prison centrale de Douala/New-Bell, c’est accepter de plonger dans l’abjection de la condition humaine. Comment ne pas tressaillir d’effroi face au traitement des infrastructures sanitaires ? Le rapport de la société civile descendue sur le terrain le lendemain de sa lettre pastorale met à nu une pratique moyenâgeuse : la vidange des fosses-sceptiques s'effectue de manière manuelle. Des êtres humains, dépouillés de toute dignité, sont astreints à vider les excréments à la main, armés de seaux de fortune, sous le regard indifférent de l'administration qui assigne certains à ce qu’on appelle là-bas la corvée cacas. Dit-on parce que la pompe d’évacuation des excréments est en panne. « Ce que nous y voyons, ce que nous y entendons, est une blessure profonde au Corps du Christ et à la société camerounaise tout-entière », tonne l'Archevêque de Douala. La tentative des organisations de la société civile que nous avons accompagné dans cet univers carcéral au lendemain de la lettre pastorale de faire réparer la pompe d’évacuation s’est heurtée au refus de cette administration. Faute de place dans des cellules saturées, des centaines de détenus sont condamnés à dormir en plein air, livrés aux intempéries nocturnes, à la promiscuité des cours intérieures et à la fureur des moustiques. La nourriture, quant à elle, relève d'une diète punitive. Cuits dans des chaudrons de misère, au mépris des règles élémentaires d’hygiène et de salubrité, les repas ne garantissent aucune cuisson adéquate, accélérant la dégradation de la santé des prisonniers déjà minés par la tuberculose, la gale et la typhoïde.




Dans ce microcosme de la douleur, la corruption s'est érigée en système de gouvernement. Les agents pénitentiaires, censés incarner la rigueur de la loi, ont transformé la détresse humaine en un fonds de commerce juteux. À l’entrée de ce pénitencier, de véritables « postes de péage » informels ont été institués. Chaque visiteur, chaque parent venu apporter un semblant de réconfort ou une gamelle de nourriture pour sauver un proche de la famine, doit passer à la caisse. On paie à l’entrée : 100 à 200 FCFA, au niveau du dépôt de la CNI, on paie : entre 250 et 500 FCFA, au niveau de la fouille il faut graisser la patte ave le même montant, et au niveau du contrôle des repas, il faut encore payer 500 à 1000 FCFA. Et ce n’est pas tout. A la sortie, les gardiens de prison sans honte bue essayent de vous dépouiller par des sollicitudes inextricables. Cette corruption rampante s’infiltre partout : pour obtenir un matelas, pour accéder à un médicament de première nécessité, ou pour passer un simple coup de fil à sa famille, il faut monnayer. Le constat de l'Archevêque est sans concession : la loi est à vendre, installant un cynisme profond où le droit du plus riche prime systématiquement. Les indigents, abandonnés sans assistance financière par des familles essoufflées ou stigmatisées, coulent au fond du gouffre. Le tableau s’assombrit encore lorsque l'on franchit le seuil des quartiers des mineurs et des personnes vulnérables. L’absence de séparation stricte entre adultes et enfants ouvre la porte aux pires dérives comportementales.

 

Bâtir sur la justice ou périr dans l'indifférence

Lors de notre passage avec des organisations de la société civile (Ong Un Monde Avenir, Associations des Juristes pour l’Intégrité Sociale, l’Ambassadrice pour la paix CNBMC, Me aître Charlotte Tchakounté par ailleurs Présidente de la Commission Anti-corruption au sein du Barreau du Cameroun), les confessions et confidences qui vont meubler leur rapport brisent le tabou de la sodomie des enfants au sein des prisons, une réalité barbare doublée de tortures physiques et morales exercées en toute impunité. Des adolescents, incarcérés parfois pour de simples délits mineurs comme le défaut de Carte Nationale d'Identité, se retrouvent livrés à la loi du plus fort, subissant des violences sexuelles qui hypothèquent à jamais leur reconstruction psychologique. Face à cette faillite morale collective, le prélat de Douala ne se contente pas de gémir ; il appelle à une mobilisation générale de toutes les parties prenantes. Le cri de Mgr Samuel Kleda s’adresse d’abord à l’État, à qui il demande d’ordonner la fin immédiate des détentions des personnes non condamnées et placées sous mandat de dépôt en violation de la loi alors qu’elles donnent toutes les garantis de représentativité régis par la loi, lorsqu’elles ne sont pas faites au secret et souvent considérées comme des disparitions forcées. La justice camerounaise, congestionnée par plus de 70 % de détenus en attente de jugement, doit impérativement revoir à la hausse le nombre de ses magistrats et appliquer les peines alternatives pour désengorger ces mouroirs.



L’appel s’étend aux avocats, sommés de défendre les indigents quitte à sacrifier leurs honoraires, et aux familles, invitées à ne pas rompre le cordon de la solidarité. La société civile et les médias sont interpellés pour maintenir la veille, dénoncer les dérives et briser l’omerta. L’Église elle-même, à travers son organisation non gouvernemental Codas - Caritas, l'action des aumôneries et la Commission Justice et Paix, est renvoyée à ses responsabilités pastorales sur le terrain. La lettre de Mgr Kleda rappelle une vérité sociologique universelle : on mesure le degré de civilisation d'une société à la manière dont elle traite ses prisonniers. Le Cameroun ne saurait ambitionner l'émergence économique, le développement ou la paix sociale si ses fondations reposent sur la souffrance cachée et la légalisation de l'injustice. Il est temps de libérer nos prisons de l’infamie. La transformation des Centres de détention en véritables Centres de réinsertion par la formation technique et l'humanisation des conditions de vie n'est plus une option humanitaire ; c’est une urgence républicaine. Si le cri de Douala n’est pas entendu, les prisons camerounaises continueront d’être le cimetière des droits de l'homme, et notre indifférence collective en sera le premier complice.




Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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