68ᵉ anniversaire de l’assassinat du Mpodol à Éséka sous fond du réveil d'une mémoire confisquée
PELERINAGE SUR LA TOMBE DE RUBEN UM NYOBE
Soixante-huit ans après l’exécution odieux de Ruben Um Nyobè dans les sous-bois de Boumnyebel, la pérégrination vers sa sépulture d'Éséka a quitté le registre des cérémonies clandestines pour épouser les contours d'un pèlerinage national. Entre la construction d'un mausolée tiré du néant et le rassemblement inédit des héritiers du maquis, ce 13 septembre 2026 marque un point de rupture : la mémoire de la lutte pour l'indépendance cesse d'être une relique honteuse pour redevenir la charpente d'une souveraineté à rebâtir sous le prisme de la paix, la réconciliation et la reconstitution de la vraie histoire du Cameroun.

Il est des pierres dont le poids étouffe, et d’autres dont le vide finit par ameuter les consciences. Pendant des décennies, la sépulture de Ruben Marie Georges Um Nyobè n'a été qu'une injure faite au bon sens républicain. Un monticule abandonné aux herbes folles, matérialisation physique de la peur postcoloniale et de l’amnésie organisée par un pouvoir d'État néocolonial qui espérait, en coulant le corps du Mpodol dans le béton d'Éséka, y enterrer du même coup son idéal d’autodétermination. Mais en ce dimanche 13 septembre 2026, au terme de la « Semaine des martyrs » orchestrée par le Citoyen Pour la Mémoire du Cameroun (CPMC), la ville d’Éséka est redevenue ce sanctuaire de la mémoire nationale camerounaise. Le chemin de terre menant au sanctuaire n'avait plus rien d'un tracé de contrebande. Un peu plus de quinze ans après la levée symbolique du blocus par l’UPC-Manidem et la faction Mack-Kit, le pèlerinage s'est métamorphosé. Il s'est purgé des seuls slogans militants pour accueillir un rassemblement trans-partisan, épris d'un devoir de restitution historique.
Le maquis des héritiers
La singularité de cette 68ᵉ commémoration réside d'abord dans la densité des présences. Sur le sol rugueux d'Éséka, le recueillement a pris des allures de synode des familles de la résistance. Les descendants directs de la Sainte-Trinité de l'UPC historique : Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ossende Afana, se sont tenus côte à côte. Autour d'eux, les ayants droit des figures de l’ombre ont donné un visage à la chair à canon du maquis : la famille de Jacob Fossi, la descendance de Jean Bouende, ou encore les proches de Gustave Djon, cet infirmier de l'ombre qui suturerait les plaies de la rébellion sous le canopée assiégée. Prendre la parole sur cette terre, c'est convoquer des fantômes encore brûlants. Témoignant au nom de sa lignée, la fille de Jacob Fossi, le martyr qui entraina dans sa chute un de gendarme français commis pour son exécution dans les chutes de la Metché, a fait entendre une voix débarrassée des fards académiques : « Ce n'est pas un combat que j'ai connu [...]. Mon père a été arrêté en mai 1956. On disait que nous étions des enfants de maquisards, nous n'avions même pas le droit d'avoir des amis. Alors que ce qu'ils voulaient, c'était le bien commun, l'unité de tout le Cameroun. Les colons ont fait ce qu'ils ont fait pour nous octroyer une fausse indépendance en 1960. Mais nous qui sommes là aujourd'hui, il nous revient d'expliquer aux jeunes cette partie de l'histoire pour qu'elle devienne une arme solide. Soyez courageux, soyez convaincus que vous pouvez chasser les colons et leurs remplaçants. » Dans l’assistance, les drapés culturels se mêlaient aux tenues d’apparat des mouvements venus du Centre, de l’Ouest et du Littoral. L’Association Grand Littoral tenait le flambeau aux côtés d’autres organisations citoyenne (Stand Up For Africa, Matem ma Bassa, Tomorrow Africa, Association Eduk,..), les activites tel que Essama Hoo Haa.

La pierre contre l'oubli
L’édition 2026 a franchi un cap symbolique en réunissant la grande famille de la résistance anticoloniale ont réaffirmé l'urgence d'une écriture souveraine de l'histoire du Cameroun. La sociologie de l’événement est venue bousculer la grille de lecture tribale longuement entretenue par le système. Pour Marie-Thérèse Ndenga, productrice du collectif du Collectif Bititi Bi Nsa’a et porte-parole citoyenne, la transformation du site relève d'une urgence morale : « L'année dernière encore, c'était regrettable de voir des gens se cacher sous des pailles, se mouiller sous la pluie. Aujourd'hui, il y a au moins un abri propre. En venant ici dans les années 2000, c'était honteux. On avait l'impression que tout était fait pour faire disparaître la mémoire d'Um Nyobè. Ce lieu commence à ressembler à quelque chose d'honorable. C'est l'instinct de réhabilitation qui s'est levé chez les enfants de martyrs pour que nous ayons ce chantier aujourd'hui. » Ce chantier, c'est celui du Mausolée Ruben Um Nyobè. Porté à bout de bras par les descendants des fusillés, financé par une souscription locale et diasporique sans l’imprimatur des caisses publiques, l’édifice sort progressivement de terre. S’il demeure inachevé, le bâtiment offre désormais son toit de béton aux pèlerins. Son inauguration formelle, annoncée pour décembre 2026, promet de sceller l’ancrage d’un véritable mémorial national. Présent aux côtés de la société civile, le Président de l'UPC-Manidem, Albert Moutoudou a rappelé l'impératif pédagogique d'un tel monument : « C'était son idée : que les Camerounais de différentes communautés forment un groupe et un seul. Qu'il n'y ait pas quelqu'un qui dise "moi je suis ceci" et l'autre "moi je suis cela". Tous ensemble. Nos villes, nos institutions, nos mouvements doivent porter son nom. Nous devons réunir nos enfants chaque année pour leur raconter cette histoire, afin qu'ils soient beaucoup plus éveillés que nous ne l'avons été. »
La route sacrée du maquis : l'abandon d'État
Pourtant, derrière la solennité des discours, la réalité géographique rappelle l'âpreté du combat mémoriel. Si le sanctuaire d'Éséka se redresse, la route menant à Malang ce secteur réputé inaccessible du pays Nyong-et-Kéllé où résidaient la cachette du SG de l'UPC et les vestiges de son dernier maquis demeure un calvaire d'ornières. Un piteux état de dégradation routière que les universitaires présents, à l'instar du Dr Benjamin Boum, Pr Pierre Oum Ndjigi et du Pr Bokoagne (venu en mission d'étude avec une trentaine d'enseignants), ont qualifié d'obstacle majeur à la recherche historique et au tourisme de mémoire. Il y a là une ironie tragique : l'État concède une réhabilitation de façade dans les textes, mais abandonne aux éléments la géographie physique du maquis. Accéder au lieu où le Mpodol fut abattu par un tir du gardien de la paix Thomas Nsoga exige encore aujourd'hui un parcours du combattant, comme si l'environnement lui-même continuait de protéger le secret des martyrs contre l'ingratitude des vivants. Au-delà de la pierre et des pistes détrempées, ce 68ᵉ anniversaire aura démontré que l'idéal d'Um Nyobè n’a rien perdu de sa puissance de sous-traction. En liant le souvenir des fusillés aux exigences contemporaines de réconciliation nationale, de paix et de réparation, les acteurs de la « Semaine des martyrs » n'ont pas seulement honoré un mort. Ils ont rappelé que le Cameroun moderne, coincé dans ses fractures identitaires et ses renoncements économiques, reste en quête de son acte de naissance définitif. Le mausolée en finition d'Éséka n'est pas un tombeau : c'est un miroir tendu au pays.
Mathieu Nathanaël NJOG



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