70 ans de messe noire, de dettes perpétuelles et de roublardise coloniale
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 2 jours
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13ème CONFERENCE DU FORUM DE PARIS :
Les lampions se sont éteints le mercredi 24 juin 2026 sur la 13ème édition du Forum de Paris, qui coïncidait cette année avec le 70ème anniversaire du Club de Paris. Sous les dorures républicaines du Centre de Conférences Pierre Mendès France, la fine fleur de la haute finance internationale, flanquée d’une cohorte de Ministres africains au garde-à-vous, s’est réunie autour d’un thème pompeux et lénifiant : « Mieux coopérer dans un paysage de l’endettement en transformation ».

46 pays créanciers et emprunteurs ainsi que plusieurs institutions financières internationales se sont réunis les 23 et 24 juin 2026 dans le cadre de la 13ᵉ Conférence du Forum de Paris. Un rendez-vous international majeur consacré à la dette souveraine et au financement du développement. Cette édition était placée sous le thème « Mieux coopérer dans un paysage de l’endettement en transformation ». Un titre en forme d'euphémisme technocratique pour masquer une réalité immuable : la perpétuation d'un système d'assujettissement financier savamment orchestré depuis sept décennies. Le Ministre français de l’Économie, Roland Lescure, la Directrice Générale du FMI, Kristalina Georgieva, et la Directrice Générale de la Banque mondiale Anna Bjerde ont rivalisé d'autosatisfaction lors d’un panel de clôture hollywoodien. Mais derrière les embrassades de façade et les discours lissés sur la « transparence » et la « résilience », le bilan pour le continent africain reste d’un cynisme absolu. Pour cette messe anniversaire, la délégation camerounaise, conduite en personne par le Ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a fait le déplacement dans la capitale française. Le communiqué officiel de Yaoundé rivalise, lui aussi, de platitudes diplomatiques, évoquant une « opportunité de valoriser les réformes engagées en matière de gestion prudente de la dette publique » et de « consolider le dialogue avec les partenaires ».
À Douala, poumon économique du Cameroun, comme à Nouakchott où le Ministre mauritanien Abdallah Ould Souleymane Ould Cheikh Sidiya a lui aussi été convié à la table des maîtres, les observateurs lucides n’attendaient aucun miracle. Et le verdict est tombé, implacable : de tous les communiqués triomphalistes publiés par les ministères des pays africains participants, prétendument traités en « partenaires » ou « créanciers potentiels » pour la forme, absolument rien n’a filtré de manière officielle concernant les mécanismes de réduction ou d’allégement concret de la dette. Rien. Le vide intersidéral. On nous apprend, avec une désinvolture qui frise l'insolence, qu'aucune restructuration massive ni aucune annulation immédiate de dette n’a été signée au cours de ce raout. Pourquoi ? Parce que, nous dit-on dans les couloirs de Bercy, ce forum ne serait qu’un « espace de négociation, de dialogue franc et de réflexion stratégique ». Un salon de thé pour milliardaires et technocrates où l’on philosophe sur la misère des peuples endettés pendant que le compteur des intérêts continue de tourner. Certes, le Club de Paris et ses complices du G20, du FMI et de la Banque Mondiale affirment avoir acté des « orientations de réforme très concrètes » pour débloquer le fameux Cadre commun de restructuration de la dette.

Une souveraineté économique chimérique
Mais quiconque connaît les arcanes de la finance post-colonialiste sait que ces annonces de réformes ne sont que des ruses sémantiques pour gagner du temps et maintenir les États débiteurs sous perfusion permanente, les empêchant de faire défaut tout en leur interdisant de se développer indépendamment. C’est ici que se dévoile, dans toute sa splendeur, la roublardise de la France. Pendant que Roland Lescure pérore sur la tribune de Bercy en prônant une gouvernance financière responsable, l’appareil d’État français continue de garder une mainmise absolue et anachronique sur les structures économiques des pays de l’Afrique francophone. Le mécanisme est d’une perversité remarquable : les réserves de change de ces pays, stockées ou contrôlées via des arrangements monétaires oppressifs, leur sont confisquées à la source, pour ensuite leur être partiellement reversées sous forme de crédits divers. Ces crédits, présentés avec condescendance comme des « aides », des « prêts concessionnels » ou des « fonds de développement », ne sont que de l’argent africain déguisé. Ils sont décidés, orientés, fléchés et pilotés par les structures techniques de l'Hexagone, au premier rang desquelles l’Agence Française de Développement (AFD). L'AFD choisit les projets, impose ses entreprises, fixe ses conditions et enchaîne un peu plus les économies locales. C'est l'art de prêter à la victime l'argent qu'on lui a confisqué, tout en exigeant d'elle des intérêts et une éternelle gratitude.
Cette mascarade de la 13ème édition du Forum de Paris remet ainsi brutalement au goût du jour la question fondamentale de l’indépendance des pays de l’Afrique francophone, et singulièrement leur indépendance économique et financière. Soixante-dix ans après la création de ce directoire de créanciers qu’est le Club de Paris en 1956, il est temps de dresser un bilan sans complaisance. Qu’est-ce que cette plateforme a véritablement apporté aux pays africains membres, si ce n’est asseoir, décennie après décennie, leur assujettissement structurel à la France et aux institutions de Bretton Woods ? Les indépendances nominales des années 1960 apparaissent aujourd'hui pour ce qu'elles sont : des paravents politiques dissimulant un pacte colonial financier inviolé. La souveraineté économique n'est qu'une chimère tant que les décisions de politique budgétaire de Yaoundé, de Libreville ou de Dakar restent dictées par des critères de soutenabilité définis unilatéralement à Paris ou à Washington. Le Cameroun s'est affiché « au cœur des réflexions sur l'avenir de la dette souveraine », mais à quel prix ? Célébrer une « gestion prudente » de l'endettement dans un pays où les infrastructures de base manquent et où les structures sanitaires s'essoufflent relève de la tragédie politique.

Le Forum de Paris prétend instaurer une « coopération internationale dans un paysage en transformation », mais la seule transformation visible est celle des chaînes coloniales qui deviennent numériques, bureaucratiques et technocratiques. Les panels de haut niveau où s’agitent Esther Duflo, lauréate du prix Nobel, ou Emmanuel Moulin, Gouverneur de la Banque de France, ne servent qu’à légitimer scientifiquement le pillage légal des ressources africaines par le mécanisme permanent du service de la dette. Tant que les dirigeants africains courront à Paris pour quémander des moratoires au lieu d’imposer un rapport de force et de briser les structures de la servitude monétaire, le Forum de Paris fêtera ses cent ans avec les mêmes invités, les mêmes discours moralisateurs et la même misère en partage. Au final, cette 13ème édition n'aura été qu'une énième mise en scène de la diplomatie du portefeuille. La roublardise de la métropole, enveloppée dans le jargon lénifiant de l'AFD et du Cadre commun, a encore de beaux jours devant elle si l'Afrique francophone ne se réveille pas pour exiger une rupture définitive. Les observateurs avertis ne cesseront de le marteler : on ne négocie pas sa liberté avec son banquier et geôlier. L'indépendance économique ne se quémande pas à Bercy, elle s'arrache.
Mathieu Nathanaël NJOG



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