Alain Nkontchou, le « Cost Killer » camerounais qui pesait 24 % du roi au sang bleu
- Mathieu Nathanael NJOG

- 14 juin
- 5 min de lecture
ECOBANK TRANSNATIONAL INC.
Dans les salons feutrés de Lomé, là où bat le cœur d'Ecobank Transnational Incorporated, les murmures ont remplacé les grandes déclarations d’intention sur l’intégration régionale. L’onde de choc est invisible pour le client qui retire ses billets CFA au guichet de Douala ou de Dakar, mais elle fait trembler les calculettes des traders de la BRVM (Bourse Régionale des Valeurs Mobilières) d'Abidjan. Le financier camerounais Alain Nkontchou, figure hiératique de la gestion d'actifs de haute volée via son bras armé Enko Capital, vient de poser ses valises – et ses millions de dollars – sur la table commune. En s'adjugeant près de 24 % du capital de la pieuvre bancaire panafricaine, le natif de l’Afrique en miniature ne fait pas que consolider son fauteuil : il s’impose comme le maître incontesté du meccano financier de l’institution.

Pour les profanes, le geste est technique. Pour les initiés, c’est un coup de force feutré dans un univers où les multinationales occidentales et les fonds souverains du Golfe dictaient jadis leur loi. Quand le capitalisme africain s’offre le luxe de racheter ses propres joyaux, le champagne a le goût de la revanche géopolitique. Mais derrière les lambris dorés des communiqués de presse lénifiants, que cache réellement ce hold-up actionnarial de grande envergure ? Pour comprendre pourquoi Nkontchou pousse ses pions avec une telle audace, il faut plonger les mains dans le cambouis du bilan financier d'Ecobank, un document de plusieurs centaines de pages qui ressemble parfois à un roman d'aventures à suspense. À première vue, la mariée est belle, presque trop belle. Le Groupe affiche une présence tentaculaire dans plus de 35 pays d'Afrique subsaharienne. Mais en grattant le vernis des « performances résilientes », la réalité comptable révèle un colosse aux pieds d'argile, sans cesse secoué par les vents contraires des dévaluations monétaires et du risque de crédit. Le véritable poison qui ronge les coffres d'Ecobank Transnational Incorporated (ETI), réside dans la volatilité des monnaies locales face au dollar américain, la devise de présentation du groupe. Entre le naira nigérian qui s'enfonce dans les abysses de la dépréciation, le cédi ghanéen qui joue au yo-yo et le franc CFA arrimé à l'euro, les comptables de Lomé souffrent de migraines chroniques. Ces « effets de change négatifs » essorent régulièrement le produit net bancaire (PNB) et transforment des bénéfices opérationnels locaux mirobolants en gains consolidés microscopiques une fois convertis en billets verts.
De plus, le portefeuille de crédits d'Ecobank reste une zone de haute turbulence. Le coût du risque – cet argent que la banque doit provisionner pour faire face aux clients insolvables ou aux États au bord du défaut de paiement – pèse comme une chape de plomb sur la rentabilité des capitaux propres (ROE). C’est ici que la lecture froide des chiffres rencontre la stratégie de Nkontchou. Pourquoi diable investir massivement dans une machine aussi complexe et exposée aux humeurs des banques centrales africaines ? La réponse tient en deux mots : restructuration et souveraineté. Alain Nkontchou n'est pas un enfant de chœur de la finance solidaire ; c’est un pur produit de la City londonienne, passé par les broyeurs de banques d'affaires comme JP Morgan et Crédit Suisse. Lorsqu'il examine le bilan d'Ecobank, il n'y voit pas une ONG panafricaine, mais une mine de valeur sous-évaluée par les marchés en raison d'une gouvernance historique parfois jugée baroque et de coûts de fonctionnement abyssaux. Le plan secret – mais d’une logique implacable – qui accompagne cette montée au capital à hauteur de 24 % s’articule autour d’un resserrement drastique des boulons opérationnels. En clair, il faut faire passer Ecobank de l'ère des Agences physiques somptueuses et budgétivores à celle du tout-digital. La réduction du coefficient d’exploitation (le ratio entre les charges d’exploitation et le produit net bancaire) est devenue l'obsession des états-majors. Le mot d’ordre est au cost killing : fermer les succursales non rentables, automatiser les processus de crédit et transférer le gros du trafic client sur les applications mobiles.

La guerre feutrée des réseaux et de l’inclusion financière
Mais le grand chantier du nouveau premier actionnaire sera sans conteste le nettoyage des créances douteuses. Nkontchou sait que pour séduire à nouveau les grands investisseurs internationaux et faire grimper le cours de l'action à la Bourse de Lagos ou d'Abidjan, la banque doit afficher un bilan « propre ». Cela passe par une sélection draconienne des risques, quitte à fermer le robinet du crédit aux secteurs trop volatils comme le négoce pétrolier nigérian ou les infrastructures publiques mal ficelées, pour se concentrer sur les PME dynamiques et les flux de paiements transfrontaliers, véritables vaches à lait en commissions. L'enjeu de cette prise de contrôle dépasse toutefois les simples écritures comptables. Nous sommes en Afrique, et une banque pesant plusieurs dizaines de milliards de dollars d’actifs est avant tout un instrument de pouvoir. En devenant le pivot de l’actionnariat, le financier camerounais envoie un message cinglant aux fonds de pension sud-africains (comme Public Investment Corporation - PIC) et aux institutionnels qataris (Qatar National Bank), qui ont longtemps fait la pluie et le beau temps au Conseil d'Administration d'ETI. L'ambition affichée est de créer un véritable « champion continental », imperméable aux oukases des Agences de notation occidentales qui persistent à punir le risque africain par des primes prohibitives. Pour Nkontchou, la transformation du paysage bancaire ne se fera pas par des discours au sommet de l'Union Africaine, mais par l'ancrage des capitaux locaux au cœur des infrastructures stratégiques.
Cependant, le chemin est pavé de mines. Pour réussir son pari et rentabiliser son colossal investissement, le milliardaire camerounais devra manœuvrer avec habileté au sein d'un réseau de régulateurs nationaux jaloux de leurs prérogatives. La Commission bancaire de l’UMOA à Abidjan, la COBAC en Afrique centrale, la Banque centrale du Nigeria... autant de gendarmes financiers qu'il faudra rassurer sur la solidité des fonds propres d'Ecobank face aux exigences de plus en plus strictes des accords de Bâle II et III. Au bout du compte, l’histoire retiendra qu'un banquier de Douala a décidé de s’offrir un quart du destin financier du continent. Reste à savoir si la thérapie de choc d'Alain Nkontchou parviendra à transformer le géant aux 32 filiales en une machine à cash hautement performante, ou si le bilan d'Ecobank, avec ses monnaies en folie et ses créances toxiques, finira par imposer sa propre loi d'airain au digne fils du pays. Au notre rédaction, nous avons sorti les calculettes, aiguisé les plumes, et nous attendons le prochain Conseil d'Administration avec une impatience non dissimulée. L’Afrique des affaires n’a plus de frontières, mais elle a désormais un nouveau patron. Et il parle avec l'accent de chez nous.
Mathieu Nathanaël NJOG



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