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Anatomie d'un bras de fer entre justice, politique et finance au Cameroun

20 juil.
4 min de lecture

AFFAIRE SRC ET REBECCA ENONCHONG 

C’est un feuilleton aux airs d'opéra tragique dont le Cameroun économique et politique a le secret. Au centre du tumulte : la figure incontournable de la tech africaine, Rebecca Enonchong, la société AppsTech, et une mystérieuse créance bancaire ressurgie du passé pour venir percuter de plein fouet l'actualité nationale.

 


Tout commence par l'irruption sur la scène de la Société de Recouvrement des Créances du Cameroun (SRC). L'organisme d'État réclame à l'entrepreneure la somme de 7 434 263 FCFA au titre d'une dette contractée auprès de l'Union Bank of Cameroon (UBC). Selon la SRC, la créance, adossée à un compte débiteur ancien, s'inscrit strictement dans le cadre légal du traitement des actifs compromis de la banque liquidée. Pour l'institution publique, il ne s'agit ni plus ni moins que d'une opération de recouvrement ordinaire : les pièces d'identification, le décompte de la créance, la clôture du compte et les sommations de payer figureraient en bonne et due forme dans le dossier. Les actes signifiés viseraient la dirigeante ou mandataire habilitée d'AppsTech, sans constituer pour autant une seconde dette personnelle. Pourtant, sur le terrain, le ton et la méthode détonnent. Rebecca Enonchong et ses conseils contestent vigoureusement l’existence même de cette dette et dénoncent une manœuvre arbitraire. Contre-attaquant dès le 23 mars 2026, l'entrepreneure assigne la SRC devant le Tribunal de Première Instance (TPI) de Douala-Bonanjo en nullité de commandement et discontinuation des poursuites, exigeant la production des preuves matérielles du crédit. Alors que l'affaire demeure pendante devant la justice, l'escalade franchit un seuil critique au mois de juillet : forces de l'ordre et agents de la SRC investissent les locaux d'AppsTech à Douala. Matériel informatique, mobilier, équipements divers, un préjudice matériel estimé par la défense à près de 50 millions de FCFA sont emportés avant la pose de scellés. « Nous sommes l'État. » La formule, brutale, lâchée aux huissiers venus constater l'opération de saisie, résume à elle seule la ligne de fracture d'un dossier où le droit commercial semble s'effacer devant la puissance publique.

 

Un schéma historique d’étouffement ?

Pour une partie de l'opinion publique et de l'opposition politique, notamment le parti politique Manidem ou de nombreux internautes, cette brusque accélération du calendrier judiciaire et exécutif ne relève pas du hasard. Elle coïncide étrangement avec les récentes prises de parole publiques de Rebecca Enonchong sur la crise économique post-électorale et avec le communiqué de félicitations que lui a adressé Issa Tchiroma Bakary à la suite de son élection historique comme Vice-Présidente de la Chambre de Commerce Internationale (CCI). Dans cette lecture critique, le cas Enonchong s'inscrirait dans une longue et sombre tradition d'instrumentalisation de l'appareil fiscal et administratif contre les capitaines d'industrie soupçonnés de dissidence ou de sympathie envers l'opposition. L'histoire économique du Cameroun regorge en effet de ces affrontements feutrés puis destructeurs : - L’affaire SAPLAIT (1992) : L'épopée d'Henri Tame Soumedjong, figure industrielle soupçonnée de soutenir le mouvement des « villes mortes », dont l'entreprise fut frappée par une décision ministérielle d'interdiction sanitaire subite. - Le blocage de l'IBAC (1991) : Les déboires bancaires de James Onobiono, l'homme d'affaires visionnaire de la SITABAC, dont le projet de reprise bancaire fut stoppé net par le refus des autorités, neutralisant un poids lourd économique jugé trop influent. - Le saccage d’INTELAR (1991) : L'anéantissement de l'entreprise pionnière en intelligence artificielle fondée par Djeukam Tchameni, détruite lors d'opérations de maintien de l'ordre ciblant le mouvement Cap Liberté. - Le bras de fer UCB (1992-1993) : Les redressements fiscaux spectaculaires infligés aux entreprises du groupe de Joseph Kadji Defosso au plus fort des contestations démocratiques. Pour les défenseurs de l'entrepreneure, le redressement fiscal ou la saisie conservatoire demeurent des armes de dissuasion massive destinées à assujettir l'initiative privée à la loyauté politique.

 

Portrait d'une « Dame de Fer » : De la Silicon Valley aux sommets mondiaux

Au-delà de la bataille juridique et de la polémique politicienne, l'affaire touche une personnalité au parcours exceptionnel. Qualifiée depuis des années de « Dame de Fer » par ses pairs et collaborateurs, Rebecca Enonchong incarne une réussite entrepreneuriale résolument africaine et internationale. Depuis les débuts de la société AppsTech à Bethesda aux opérations menées à Paris ou Douala, elle a su imposer une rigueur managériale et une vision technologique à une époque où le continent cherchait encore sa place dans la révolution numérique. Écoutée, parfois redoutée pour son franc-parler et son intransigeance sur les principes de gouvernance, elle représente cette génération de leaders capables de faire entendre la voix de l'Afrique dans les instances les plus restreintes du commerce mondial. Sa récente accession à la Vice-Présidence de la Chambre de Commerce Internationale, une première pour une femme africaine marque l'aboutissement d'un engagement de plus de deux décennies. Une ascension menée, comme elle le rappelle souvent, sans jamais renier son identité ni filtrer ses convictions : « Il m'a fallu des années pour avoir la confiance d'être simplement moi-même. Prendre la parole, dire ce que je pense, être en désaccord et sentir malgré tout que j'ai ma place. La Chambre de Commerce Internationale ne m'a pas demandé de devenir quelqu'un d'autre. »

 

Entre raison d'État et exigence de justice

L'affaire AppsTech / Rebecca Enonchong dépasse aujourd'hui le simple litige financier d'une créance de 7,4 millions de FCFA. Elle met à nu les tensions permanentes entre la nécessaire collecte des créances publiques par la SRC, le respect strict des garanties juridiques accordées aux entreprises, et le climat de suspicion qui entoure les relations entre le pouvoir politique et le secteur privé au Cameroun. Alors que la procédure se poursuit devant les juridictions de Douala et que la SRC promet d'apporter l'ensemble des justifications documentaires dans le respect du principe du contradictoire, le pays observe. L'enjeu transcende le destin d'une entreprise : il interroge la capacité du Cameroun à protéger ses bâtisseurs, à garantir la sécurité juridique des investissements et à accepter, en son sein, des voix libres et dissonantes.

André Som N.

 
 
 

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