Bière, monopole et passe-droits, comment le dossier Guinness-SABC s’invite la Commission de la CEMAC
RACHAT GUINNESS PAR SABC
Au Cameroun, la messe semblait dite. L’absorption de Guinness Cameroun par le géant Castel via sa filiale locale, Les Boissons du Cameroun, devait solder définitivement le paysage brassicole national au profit d’un géant incontesté. Mais ce qui s’est conclu dans l’assourdissement des arrangements institutionnels locaux fait désormais des vagues à l’échelle sous-régionale. Saisie par les associations de consommateurs indignées par un accord jugé questionnable, la Commission de la CEMAC vient d’ouvrir des vérifications officielles. Retour sur un feuilleton industriel et financier où l’intérêt du consommateur a longtemps servi de variable d’ajustement.

Pour comprendre l'incendie qui couve aujourd’hui à Bangui et Yaoundé, il faut revenir au mois de mars 2022. L’annonce tombe comme un couperet : le Groupe britannique Diageo décide de vendre sa filiale industrielle, Guinness Cameroon S.A., au Groupe Castel, actionnaire ultra-majoritaire de la Société Anonyme des Boissons du Cameroun (SABC, rebaptisée depuis « Les Boissons du Cameroun »). Un chèque de plusieurs centaines de milliards de francs CFA scelle le sort de la mythique bouteille noire sur le sol camerounais. Sur le papier, l’opération se veut stratégique, presque vertueuse : rationaliser les coûts de production, optimiser le réseau de distribution et assurer la pérennité des marques. Dans les faits, c’est une onde de choc. Avec ce rachat, le Groupe Castel capte la quasi-totalité des parts de marché du secteur des boissons gazeuses et de la bière en bouteille, ne laissant que des miettes résiduelles à une concurrence étranglée (UCB) ou marginalisée. Très vite, les observateurs avertis tirent la sonnette d'alarme : le Cameroun s’apprête à valider la création d'un quasi-monopole sans précédent dans un secteur à haute tension sociale.
Des arrangements nationaux sous le feu des critiques
C’est le cœur du scandale qui alimente depuis deux ans le ressentiment de la société civile. Alors que la législation camerounaise sur la concurrence prévoit des mécanismes d’évaluation rigoureux et d’éventuelles mesures d’encadrement strictes (cession d’actifs, plafonnement de parts de marché, engagements contraignants sur les prix), le dossier a franchi les étapes institutionnelles locales avec une aisance déconcertante. Les autorisations d’usage tombent, les réserves formulées ici et là sont balayées, et la transaction est finalisée dans un climat d'opacité qui suscite l’incompréhension des PME du secteur, des distributeurs et des consommateurs. Beaucoup dénoncent un arbitrage complaisant des autorités de régulation nationales, perçues comme ayant cédé au pouvoir de conviction du géant de l'agroalimentaire. Pour les ménages camerounais, le diagnostic est immédiat : la concentration excessive des capacités de production et de distribution crée un déséquilibre structurel. Les goulots d’étranglement dans l’approvisionnement se multiplient, les marges des détaillants s’effritent, et les hausses silencieuses de tarifs finissent par impacter le pouvoir d'achat déjà fragilisé des usagers.

La riposte du CNAC et de la FOCACO
Refusant de valider ce qu'ils considèrent comme un fait accompli toxique pour le marché, les défenseurs des droits des consommateurs décident de changer de méthode. Face au mur de verre des instances nationales, le Conseil National des Associations de Consommateurs (CNAC), appuyé par la Fondation Camerounaise des Consommateurs (FOCACO), réorganise la riposte. Fin août 2026, une saisine formelle est déposée sur la table des instances communautaires. L'argumentaire est étayé : risque avéré de verrouillage du marché, renforcement abusif d'une position dominante, restrictions orchestrées d'accès aux réseaux de distribution, et réduction drastique de la liberté de choix pour les citoyens. Pour les représentants des usagers, il ne s’agit plus seulement d'une transaction commerciale privée, mais de la préservation d'un marché ouvert et transparent face aux appétits d'un conglomérat hégémonique.
La CEMAC entre dans la danse : une saisine qui change la donne
Le coup de théâtre est survenu début septembre 2026. Par une correspondance officielle datée du 3 septembre, le Président de la Commission de la CEMAC, Baltasar Engonga Edjo’o, a formellement répondu au CNAC. L’instance sous-régionale ne se contente pas d’un simple accusé de réception : elle accède à la demande des associations et valide l'intérêt de la démarche. En annonçant le lancement de vérifications ciblées et la saisine en retour de la Commission Nationale de la Concurrence (CNC) du Cameroun, l’autorité communautaire désavoue implicitement la gestion passive du dossier au niveau local. La CEMAC entend exiger des données factuelles précises et vérifier si la concentration industrielle opérée respecte les règles communautaires de la concurrence, primordiales sur les arrangements nationaux.
Vers un bras de fer juridique et économique d'envergure
Cette ouverture d’enquête sous-régionale constitue une victoire d'étape capitale pour le mouvement consommériste, mais marque surtout le début d'un bras de fer prolongé. La FOCACO et le CNAC s'activent désormais pour transmettre un dossier documentaire complémentaire étayé par des relevés de prix, des témoignages de grossistes et des études d'impact socio-économique. Pour les Boissons du Cameroun et le Groupe Castel, le retour de ce dossier sur le devant de la scène juridique communautaire représente un défi d'image et de conformité majeur. Si la Commission de la CEMAC devait conclure à des pratiques anticoncurrentielles ou à un abus de position dominante caractérisé, des sanctions ou des mesures correctives structurelles pourraient être exigées. La bataille de la bière au Cameroun est loin d’avoir livré son dernier chapitre.
Mathieu Nathanaël NJOG


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