Cameroun, la république du fauteuil présidentiel à moitié vide ou à moitié plein
- Mathieu Nathanaël Njog
- 29 juil.
- 5 min de lecture
VACANCE OU VACANCES DU POUVOIR
Alors que le président Paul Biya enregistre une absence record hors du territoire national, la classe politique camerounaise s'écharpe sur l'interprétation des textes. Entre accusation d’abandon de poste soulevée par l'opposition et les contorsions juridico-rhétoriques des thuriféraires du régime, le séjour privé du Chef de l'État révèle le vertige d'un système à bout de souffle.

Le fait est là, brut, inexpugnable. Cinquante-deux jours d’absence. Plus de sept semaines loin du palais d'Étoudi. Depuis son départ du territoire national pour un « court séjour privé en Europe » annoncé par le Cabinet civil, le Président de la République, Paul Biya, bat son propre record d'éloignement de la terre patrie. Dans une métropole économique comme Yaoundé où le moindre mouvement d’humeur des institutions fait vibrer le corps social, ce silence présidentiel prolongé n'est plus un simple détail d'agenda : il s'est transformé en un séisme politique d'une ampleur inédite. Pourtant, au sommet de l’État, le mot d'ordre reste l'exorcisme par la parole. Pas de crise, pas de malaise, circulez, il n'y a rien à voir. Mais dans le microcosme politique, la machine à conjecturer tourne à plein régime. Face aux interrogations persistantes sur la capacité réelle du Chef de l'État à assumer ses hautes fonctions, le régime et ses opposants se livrent à un pugilat doctrinaire sans merci, transformant les plateaux de télévision et la place publique en un prétoire où le droit constitutionnel est trituré au gré des intérêts partisan. Pour une frange de la classe politique et de la société civile, l'éloignement du Président de la République a franchi le seuil de l'acceptabilité institutionnelle pour basculer dans le terrain du manquement juridique. L'avocat et homme politique Christian Ntimbane Bomo, soutenu par d'autres figures de l'opposition, a jeté un pavé dans la mare en articulant une thèse décapante : « Paul Biya aurait, de fait, démissionné ».
L'argumentaire repose sur une lecture stricte et territorialisée de la Constitution. S'appuyant sur l'article 1er alinéa 2 de la loi fondamentale qui dispose sobrement que « le siège des institutions est à Yaoundé », les détracteurs du pouvoir rappellent que la Présidence de la République n'est pas une entité hors sol. Elle s'incarne dans un lieu, un ancrage d'où s'exerce la souveraineté. Quitter le siège de l'État sans mandat diplomatique précis, ni mission officielle, pour s'installer indéfiniment à l'étranger dans le cadre d'un « séjour privé », équivaudrait en droit public à un abandon de poste. Et dans la tradition administrative la plus constante, l'abandon de poste prolongé ne signifie rien d'autre qu'une démission implicite. Pour cette opposition résolue, il ne s'agit plus de savoir si le Chef de l'État est physiquement diminué ou malade, des supputations qu'elle laisse volontiers aux gazettes, mais de constater que l'institution présidentielle a déserté Yaoundé. Dès lors, le Conseil constitutionnel devrait être pressé de prendre ses responsabilités et de déclarer la vacance du pouvoir pour cause de démission de fait, afin de tirer le pays du « pilotage automatique » dans lequel il semble englué.
La riposte du régime : du droit du travail aux paralogismes aristotéliciens
Confrontés à ce feu roulant de critiques, les habituels ténors de la majorité présidentielle sont montés au créneau. Mais loin d'éteindre l'incendie, la multiplicité et la divergence de leurs arguments trahissent l'embarras d'un système contraint de rationaliser l'irrationalisable. D'un côté, le Ministre d'État, Ministre de l'Enseignement Supérieur (MINSUP), le Pr Jacques Fame Ndongo, déploie sa verve philosophico-juridique habituelle. Qualifiant l'idée de vacances de « barbarisme juridique et politique », le professeur émérite invoque le principe aristotélicien du tiers exclu : le pouvoir ne saurait être et ne pas être simultanément. Pour l'universitaire, aucune disposition légale ne plafonnant la durée du séjour présidentiel à l'étranger, crier à la vacance relève du « droit des sables mouvants ». Citant tour à tour Sartre et Voltaire, Fame Ndongo assure que le Chef de l'État « suit méticuleusement les dossiers » depuis son lieu de villégiature et valide la continuité de l'État par décrets interposés. De l'autre côté, le Ministre du Travail et de la Sécurité Sociale (MINTSS), Grégoire Owona, par ailleurs Secrétaire général Adjoint du Comité Centrale du RDPC choisit une métaphore beaucoup plus prosaïque mais non moins surprenante : le droit du travail. Assimilant sans détours le Chef de l'État à un simple « salarié de la République » lié au peuple par des « contrats à durée déterminée depuis 1982 », le Secrétaire général adjoint du RDPC affirme que Paul Biya ne fait que jouir de son droit constitutionnel au congé annuel. Un repos légal qui pourrait, selon lui, s'étendre jusqu'à 80 jours conformément aux règles du Code du travail. L'image d'un Monarque républicain en congés payés fait sourire la doctrine juridique, mais elle illustre l'ardeur avec laquelle le sérail tente d'enfermer l'absence du Chef dans une normalité administrative banale.

Enfin, des relais d'opinion et essayistes pro-gouvernementaux s'échinent à relativiser l'événement en convoquant le droit comparé. De la France aux États-Unis, en passant par la Chine ou la Russie, on rappelle que la fonction présidentielle s'attache à la personne et non au bureau. Un président, argue-t-on, « ne cesse jamais de l'être », emportant avec lui la continuité de la puissance publique sous toutes les latitudes. Au milieu de cette bataille de chiffonnier où chaque camp tire la loi fondamentale de son côté, des voix plus pragmatiques tentent d'extraire le débat de la stérile querelle de préau. C'est notamment la posture affichée par l'honorable Cabral Libii. Pour le Président du PCRN, l'épisode actuel ne fait que mettre à nu une faille béante de notre ingénierie institutionnelle : l'existence d'un vide juridique total quant au plafonnement de la durée du séjour présidentiel hors des frontières nationales. Ce mutisme des textes agit comme une lame à double tranchant. D'un côté, il couvre d'un voile de légalité formelle les absences les plus démesurées du Chef de l'État. De l'autre, il dispense le gouvernement de toute obligation de transparence envers le peuple souverain. Or, dans une démocratie moderne, la santé et la présence du mandataire suprême de la Nation ne sauraient être traitées comme des secrets d'État ou de simples affaires privées.
Un pays en apesanteur politique
En l'absence de garde-fous explicites, le Conseil constitutionnel composé de membres nommés par le pouvoir central se garde bien de s'autosaisir ou d'interpréter le silence des textes en faveur d'un quelconque encadrement. Pour les réformateurs, la leçon de ce 52ᵉ jour d’absence est claire : le problème n'est pas seulement l'homme qui règne depuis Genève ou d'autres cieux, mais le système institutionnel qui lui permet d'exercer le pouvoir par procuration sans jamais en rendre compte. Pendant que les juristes ergotent sur le concept de « siège des institutions » et que les Ministres rivalisent de néologismes pour justifier l'injustifiable, le Cameroun s'enfonce dans une drôle de léthargie. Le gouvernement expédie les affaires courantes, les Ministres signent leurs paraphes, mais la grande mécanique de décision stratégique demeure suspendue au retour du « Chef ». Que l'on invoque les droits du salarié, la permanence de la fonction suprême ou l'abandon de poste, une réalité s'impose à tous : une République ne peut durablement être gouvernée à distance par des communiqués laconiques et des paraphes invisibles. La vacance de pouvoir n'est peut-être pas encore gravée dans le marbre du droit constitutionnel, mais dans l'esprit des citoyens confrontés aux urgences économiques et sécuritaires du pays, le sentiment d'un vide politique, lui, n'a jamais été aussi comblé.
Mathieu Nathanaël NJOG
Grand Reporter / Anaglyphe & Analyse Stratégique



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