Coopération sous perfusion du gigantesque projet de la « Plaine Centrale Agro Parc Cameroun
- Mathieu Nathanael NJOG

- 21h
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MINDCAF -- BAD
Quand le Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières (MINDCAF) s’associe à la Banque Africaine de Développement (BAD) pour accoucher d'une énième « Plaine Centrale Agro Parc », les milliards virtuels coulent à flots sous les projecteurs de Yaoundé. Entre déclarations d'utilité publique à géométrie variable, promesses d'indemnisations de 6 milliards de FCFA et signatures de baux parfaits sur le papier, la machine bureaucratique tourne à plein régime. Mais derrière les audiences feutrées accordées par Henri Eyebe Ayissi aux délégations de la BAD, se cache le grand paradoxe du foncier camerounais

Ce 25 juin 2026, l’immarcescible Henri Eyebe Ayissi, Ministre des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières, s'est fendu d’une de ces réceptions chaleureuses dont il détient le brevet. Face à lui, Albert Nyaga, chef d'une délégation de la BAD en mission de « pré-évaluation complémentaire ». Traduction pour le Camerounais lambda : on évalue ce qui avait déjà été évalué, pour vérifier si l'évaluation précédente n’était pas elle-même sous-évaluée. Dans notre jargon national, c'est l'art subtil de faire du surplace en donnant l'illusion d’un sprint. Pourtant, le train du développement est censé être sur les rails. On parle ici du « Projet d'Appui au Programme d'Aménagement des Terres et d'Installation des Grands Producteurs dans la Plaine Centrale du Cameroun ». Un titre à rallonge qui cache une réalité terrestre : le corridor Batchenga-Ntui-Yoko-Tibati-Ngaoundéré doit devenir le grenier de l'Afrique centrale. Le projet « Plaine Centrale Agro Parc Cameroun » ambitionne d’aménager la bagatelle de 400 000 hectares. Un chiffre qui donne le tournis, surtout quand on sait que pour obtenir un malheureux titre foncier pour dix mètres carrés à Yaoundé, il faut user ses fonds de pantalon pendant une décennie entière dans les couloirs de l’administration. Mais pour la BAD, le MINDCAF sait se montrer magnanime. Mieux, il sort l'artillerie lourde.
Remontons un peu le fil de ce feuilleton foncier. Quelques semaines plus tôt, le 2 avril 2026, c'était un autre émissaire de la BAD, M. Vincent Castel, Chef de Division Agriculture, qui venait tâter le pouls de la Plaine Centrale. À cette occasion, les chiffres magiques avaient été jetés en pâture à la presse : la composante numéro 3 du projet, celle qui concerne la constitution des réserves foncières et la sécurisation des terres confiée directement aux soins experts du MINDCAF, est dotée d'une enveloppe budgétaire de 12,75 milliards de FCFA. Une somme astronomique qui fait saliver les intermédiaires de tout poil. Pour rassurer le bailleur de fonds panafricain, notre cher ministère a sorti son plus beau tableau de chasse : des réserves foncières déjà titrées dans l'Adamaoua s'élevant à 874 304 hectares ! Mieux encore, dans le Mbam-et-Kim, un Arrêté de Déclaration d'Utilité Publique (DUP) signé le 23 septembre 2025 bloque quelque 274 693 hectares. Tout semble ficelé. Pour couronner le tout, un fonds d'indemnisation estimé à 6 milliards de FCFA est fièrement brandi, accompagné de la création d'une cellule dédiée au sein du MINDCAF et de la mise à disposition de documents contractuels rutilants : baux emphytéotiques et cahiers de charges bien rigides.

Des milliards en papier et des hectares virtuels
Mais alors, si tout est prêt, pourquoi diable a-t-il fallu que la BAD revienne en juin pour une « pré-évaluation complémentaire » ? C’est ici que le génie camerounais entre en scène et que les yeux des observateurs avertis décèlent le grain de sable dans l’engrenage de la communication triomphaliste. La vérité, qui filtre entre deux sourires sur la photo officielle, est que la « finalisation du Plan sommaire d'aménagement détaillé » est toujours attendue. Vous avez bien lu : on a des titres fonciers par centaines de milliers d’hectares, on a des arrêtés ministériels, on a des milliards virtuels, mais on ne sait pas encore exactement ce qu'on va mettre et où ! Le plan d'aménagement est « sommaire » mais il doit être « détaillé ». Un oxymore administratif dont seule notre technocratie a le secret. Cette étape est pourtant qualifiée d'« essentielle » pour une meilleure attribution des terres. Autrement dit, pour l'instant, on navigue à vue dans un océan de verdure. Et ce n'est pas tout. Lors de l'audience de juin, le MINDCAF a poliment tendu la sébile à la BAD pour plusieurs « attentes majeures ». Première urgence : l’appui au recrutement d’un consultant chargé d’accompagner l’administration. C’est connu, nos ministères regorgent de fonctionnaires, mais pour faire avancer un projet agricole, il faut impérativement un expert extérieur, de préférence grassement payé par un prêt que le contribuable camerounais finira par rembourser. Deuxième urgence : la poursuite des missions de terrain destinées à « évaluer l’occupation actuelle des sites concernés ». Ah, la belle affaire !
On a signé des DUP en 2025, on a annoncé des milliards d’indemnisation, mais on s'aperçoit en 2026 qu'il faudrait peut-être aller vérifier si des populations autochtones n'occupent pas déjà ces terres dites « vacantes ». On imagine déjà les équipes du Ministère, perdiems en poche, débarquer en pick-up dans les villages du Mbéré et du Djerem pour expliquer à des paysans installés là depuis la nuit des temps que leur champ de manioc appartient désormais au grand projet Agro Parc. Pour piloter ce paquebot, le remède miracle de l'administration a été convoqué : la création d'une « cellule spécialisée de gestion du projet » au sein du MINDCAF. Au Cameroun, quand un projet stagne, on crée un comité. Quand le comité s'embourbe, on crée une cellule. Cette nouvelle cellule promet des vagues de réunions interministérielles où le principal ordre du jour sera la validation des rapports d'étape et l'émargement des listes de présence. Pendant ce temps, les grands producteurs agricoles attendent. Le corridor Batchenga-Ngaoundéré a cruellement besoin de cette modernisation pour rompre la dépendance aux importations qui ruinent notre balance commerciale.

L'art du surplace en haute sphère
Mais la logique du développement réel se heurte à celle de la bureaucratie de rente. Chaque mission de pré-évaluation, chaque visite de terrain dans l'Adamaoua est une fin en soi pour ceux qui les organisent. Le Ministre Henri Eyebe Ayissi réaffirme son « engagement à accompagner les investisseurs ». On veut bien le croire. Mais au royaume du chef de terre, la sécurisation foncière ne se décrète pas depuis un bureau de Yaoundé. Elle exige de la transparence et une rigueur technique débarrassée des effets d'annonce. En attendant le premier coup de pioche, la rencontre s'est achevée par une magnifique déclaration à la presse et une photo officielle où tout le monde sourit. La BAD est satisfaite, le Ministère est rassuré, et les 400 000 hectares de la Plaine Centrale peuvent continuer à dormir tranquilles. Après tout, l'essentiel n'est pas que le projet avance, mais que la coopération brille sur le papier. Entre déclarations d'utilité publique à géométrie variable, promesses d'indemnisations de 6 milliards de FCFA et signatures de baux parfaits sur le papier, la machine bureaucratique tourne à plein régime. Mais derrière les audiences feutrées accordées par Henri Eyebe Ayissi aux délégations de la BAD, se cache le grand paradoxe du foncier camerounais.
Mathieu Nathanaël NJOG



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