top of page

Des milliards en plein vol, des statistiques au sol et le ciel des doutes

TRANSPORT AERIEN 2025

On nous l’avait promis, juré, craché sur l’autel de cette fameuse Stratégie Nationale de Développement dont les acronymes bercent nos illusions depuis des années : le Cameroun allait devenir le « hub incontournable » de l’Afrique centrale. À la lecture du tout frais Annuaire Statistique 2025 du Ministère des Transports, baptisé TRANSTAT 2025, on comprend que si nos avions ont parfois du mal à décoller, les chiffres, eux, planent à des altitudes stratosphériques. Plongée ironique et chiffrée dans la république des rapports, où l'encre coule plus vite que le kérosène.





Ouvrons le bal des vanités avec le chiffre qui donne le tournis : 574 milliards de FCFA. C’est l’enveloppe globale que l’État, via l’Autorité aéronautique (CCAA), prétend avoir injectée dans la modernisation et la sécurisation du secteur. Un montant astronomique qui, sur le papier, devrait nous transformer en une réplique tropicale de l’aéroport de Dubaï. Pour quels résultats visibles ? L’annuaire nous aligne sept (7) aéroports opérationnels et 4 600 vols annuels. Une activité que les technocrates du Ministère des Transports (MINT) qualifient de « soutenue ». Mais qu'on ne s'y trompe pas : 4 600 vols par an, cela représente à peine une douzaine de mouvements par jour sur l’ensemble du territoire national. Pour un pays qui se rêve être un carrefour de la sous-région CEMAC, on est encore loin de l'embouteillage sur les pistes. Heureusement, la masse critique de passagers sauve les apparences. En 2025, le trafic aérien au Cameroun a franchi la barre symbolique des 1,8 million de passagers, s’offrant une hausse de 5 % par rapport à l’exercice précédent. Une croissance réelle, certes, mais portée à bout de bras par les infrastructures de Yaoundé-Nsimalen et de Douala, pendant que les plateformes secondaires attendent désespérément de voir passer autre chose que des oiseaux migrateurs. Dans ce ballet de milliards, la certification des aéroports reste le grand feuilleton administratif national. L'Aéroport international de Yaoundé-Nsimalen fait office de bon élève : il a obtenu son fameux sésame de conformité le 12 juillet 2022. Mais attention, le papier a une date de péremption, et l’annuaire nous glisse un brin anxieux qu’un « audit est engagé pour son renouvellement ». Comprendre : on croise les doigts pour ne pas être déclassés.

 

La guerre des étoiles et des certifications

À Douala, la capitale économique, le ciel est un peu plus brumeux. Le processus de certification se traîne de direction en commission. On en est encore, en plein cœur de l’année 2025, à « l’étape d’évaluation de la documentation ». En clair, les avions atterrissent, mais les experts lisent encore des rapports. Pendant ce temps, la Compagnie aérienne nationale Camair-Co tente de survivre à sa énième restructuration. L'arrivée en août 2022 de deux Boeing 737-700 loués chez les frères éthiopiens d’Ethiopian Airlines fait office de perfusion d'urgence. Le « Flamboyant de l'Afrique » ne vole pas encore très haut, mais il refuse de mourir. Du côté du capital humain, l’EFO-CCAA (l’Ecole de Formation Locale) a mis les bouchées doubles en formant 1 285 agents de sûreté. C’est une excellente nouvelle pour les fouilles corporelles et la chasse aux excédents de bagages, un peu moins pour la rentabilité économique des lignes intérieures. Mais le plus croustillant de cet annuaire économique ne réside pas dans ce qui vole, mais dans la manière dont on compte. L’élaboration de TRANSTAT 2025 est un chef-d’œuvre de la bureaucratie camerounaise. Coordonné par la CES (Cellule des Études et des Statistiques), elle-même logée dans la DEPPCO (Division des Études, de la Planification, de la Programmation et de la Coopération), ne cherchez pas, plus le nom est long, plus le service est lent, le rapport a nécessité quatre étapes rituelles : préparation, collecte, traitement et diffusion. Pour collecter les données de l’année, la machine s’est ébranlée de juin à octobre 2025. Et c’est ici que le vernis institutionnel craque. Dans le chapitre pudiquement intitulé « Contraintes rencontrées », les rédacteurs avouent l’impensable : « Plusieurs organismes et services techniques n’ont pas pu fournir l’ensemble des informations relatives aux indicateurs identifiés. » Traduction en français de la rue-publique : en 2025, au sein d'un même Ministère, des Directions refusent ou sont incapables de transmettre leurs fiches Excel à leurs propres collègues. On parle de « disponibilité partielle des données ».



L’ombre des infrastructures lourdes

Comment peut-on piloter une stratégie aéronautique nationale à l’horizon 2030 quand on navigue à vue, faute de statistiques complètes fournies à temps par les structures sous tutelle ? L'Institut National de la Statistique (INS) a beau injecter ses données macroéconomiques pour sauver la face et calculer la contribution des transports au PIB, le constat reste amer. L’annuaire ne se contente pas de regarder le ciel ; il jette un coup d’œil sur le tarmac et le rail pour nous rappeler l'évidence : le transport est un tout. Si l'on note une timide modernisation du réseau météorologique national, avec la reprise historique des radiosondages à Yaoundé après 30 ans d’arrêt (un exploit salué comme si on avait décroché la Lune), le reste du réseau bégaye. L’analyse transversale des performances sur la période 2020-2025 est lucide sur un point : il y a un fossé infranchissable entre les ambitions de la SND30 et la réalité des infrastructures lourdes. Les projets ferroviaires vers l'hinterland (Edéa-Kribi-Campo, ou le mythique prolongement Cameroun-Tchad) en sont encore au stade éternel des « études de faisabilité » et des « tables rondes d’investisseurs ». Les milliards de l'aérien brillent, mais la terre ferme, elle, attend ses rails et ses routes bitumées. Au final, TRANSTAT 2025 se veut, selon la formule consacrée, « un outil stratégique pour renforcer la culture de la performance et de la transparence ». On veut bien y croire. Mais tant que les statistiques souffriront de trous d'air et que les investissements pharaoniques se traduiront par des processus de certification interminables, le hub camerounais restera une vue de l’esprit, ou plutôt, une jolie infographie de plus dans les tiroirs ministériels. Pour que le Cameroun devienne le roi du ciel africain, il faudrait peut-être d’abord que son administration apprenne à garder les pieds sur terre.



Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • Facebook
  • Twitter
WhatsApp Image 2023-07-27 at 17.40.26 (1).jpeg
bottom of page