L’arithmétique du désastre des 1 900 milliards FCFA investis pour des miettes récoltées
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 3 jours
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MANAGEMENT PUBLIC
Derrière les communiqués de presse lisses et les bilans triomphants des conseils d'administration des entreprises publiques camerounaises se cache une réalité financière glaçante, révélée par le rapport de la Chambre des comptes en juin 2026 : un rendement dérisoire de 2,92 % pour plus de 1 900 milliards de FCFA d'actifs. Au-delà du gouffre économique, ce document parlementaire met à nu une fracture institutionnelle majeure : le mutisme calculé et l'obstruction systématique de gestionnaires réfractaires qui coupent les ponts de la transparence avec les juges financiers, transformant le patrimoine de l'État en citadelles d'impunité.

C’est un vertige de chiffres qui bouscule les certitudes macroéconomiques du Cameroun. Devant les parlementaires, le verdict de la Chambre des comptes est tombé comme un couperet : pour un portefeuille de participations publiques évalué à 1 911,35 milliards de FCFA, l’État actionnaire n’a perçu, au cours de l’exercice 2024, que la modique somme de 55,85 milliards de FCFA de dividendes. Le calcul est rapide, cruel : un taux de rendement d’à peine 2,92 %. À titre de comparaison, n’importe quel placement standard sur le marché financier sous-régional affiche une hypothèse moyenne de 6,5 %. Si la fortune publique avait été gérée avec le bon sens d’un bon père de famille sur les marchés, le Trésor public aurait engrangé près de 150 milliards de FCFA. Au lieu de cela, l'État s'appauvrit en finançant ses propres structures. Sur les 49 entreprises recensées dans le portefeuille étatique, seules neuf (09) ont daigné reverser le moindre centime de dividende. Pire encore, cette maigre récolte souffre d’une concentration hypertrophiée : la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) avec 20,875 milliards et la BEAC avec 20,551 milliards captent à elles seules 74 % de l'enveloppe globale. Retirez ces deux géants, et le reste du tissu industriel public s'apparente à un désert de rentabilité où la Société Nationale d'Investissement (SNI), censée être le bras séculier du capitalisme d'État, ne reverse plus aucun dividende depuis plus d'une décennie.
La cosmétique des Conseils face au réel
Un paradoxe saisissant frappe l'observateur averti du management public camerounais. Comment expliquer le décalage abyssal entre la grandiloquence des communiqués de presse post-Conseils d’administration et la sécheresse des rapports de la Chambre des comptes ? À lire la prose officielle des Assemblées générales, les performances sont toujours « encourageantes », les « retombées globales au fisc, au Trésor et à l'État » sont célébrées à coups de milliards virtuels incluant taxes, impôts sur les sociétés et prélèvements divers. Les visages y sont souriants, les bilans validés avec mention. Pourtant, une fois passés au scanner de la juridiction financière, ces milliards s’évaporent du Grand Livre des dividendes réels. L’explication tient d’une habile prestidigitation comptable. Les dirigeants confondent volontairement ou stratégiquement les obligations fiscales de droit commun (la TVA ou l'impôt sur les sociétés que toute entité privée paie du simple fait de son activité) et le dividende, qui est la rémunération directe du capital injecté par l'État actionnaire. En noyant le poisson de l'incompétence managériale dans l’océan des prélèvements obligatoires, ces gestionnaires s'achètent une respectabilité médiatique. Les communiqués lisses servent d'écrans de fumée pour masquer l'essentiel : les entreprises publiques camerounaises consomment plus de capital qu’elles n’en créent, détruisant la valeur avant même de rémunérer leur propriétaire légitime.
Des entités réfractaires au contrôle
Ce divorce entre la communication d'entreprise et l'orthodoxie financière met en lumière un problème structurel plus grave : le phénomène des sociétés réfractaires à la collaboration avec la Chambre des comptes. Comment ces entités peuvent-elles s’affranchir de la transparence budgétaire avec une telle audace ? La réponse se trouve dans l’analyse fine de la sociologie politique de nos dirigeants de structures publiques. Comme le documente avec une précision chirurgicale l’experte en gouvernance, la Pr Viviane Ondoua Biwolé, le management public camerounais souffre d'une pétrification de ses élites dirigeantes. La loi de 2017 fixant le cadre légal des mandats est limpide : six (06) ans maximum pour un Président de Conseil d'Administration (PCA), neuf (09) ans maximum pour un Directeur Général (DG) ou un Directeur Général Adjoint (DGA). Or, sur le terrain, la Chambre des comptes se heurte à des forteresses administratives tenues par 77 PCA et 102 DG et DGA en totale irrégularité. Des records absolus de longévité transforment ces gestionnaires en quasi-propriétaires de leurs structures : 37 ans de règne pour Tiati a Ngae à l'UTAVA, 35 ans pour Camille Moute à Bidias au FNE, ou encore 33 ans pour Adolphe Moudiki à la SNH. Côté adjoints, Robert Nyonse affiche 43 ans de présence continue à la SEMRY.

Quand le citoyen paie la facture de l'impunité
Dans 29 entreprises publiques, c’est l’intégralité de l’attelage managérial (PCA et Direction Générale) qui navigue hors la loi. Installés dans une forme d'éternité bureaucratique, ces barons du management public n'éprouvent plus le besoin de rendre des comptes à une institution de contrôle qu’ils estiment passagère face à leur permanence. Le refus de transmettre les documents financiers exacts et la rétention d'informations deviennent des outils de légitime défense pour masquer la déliquescence de structures telles que la CICAM, ALUCAM ou CAMAIR-CO, qui détruisent de la valeur à chaque opération commerciale. Les conséquences de cette gouvernance en jachère ne se limitent pas aux cercles fermés des Ministères. Elles frappent de plein fouet le portefeuille de chaque Camerounais. Lorsque le rendement des investissements publics s'établit à 2,92 % alors que le coût d’émission de la dette publique dépasse largement ce seuil, chaque milliard injecté par l’État dans son secteur marchand devient un fardeau financier. Pour maintenir à flot des structures à la dérive, l'État a distribué pas moins de 749 milliards de FCFA en subventions entre 2022 et 2025. Des entités comme la SEMRY, la SOPECAM, la SODECAO ou l’ANAFOR engloutissent ces fonds publics pour payer, dans certains cas, jusqu'à 11 fois plus de salaires qu'elles ne créent de richesse réelle. Ce modèle de perfusion permanente prive le budget national de précieuses ressources pour l’éducation, la santé ou les infrastructures routières.
Pour compenser ce manque à gagner et équilibrer le budget de l’État, la pression fiscale se reporte inévitablement sur le secteur privé formel et sur le consommateur final à travers l'augmentation des impôts et des taxes. Le rapport de la Chambre des comptes de juin 2026 sonne l'alarme d'un capitalisme d'État à bout de souffle. Il ne s'agit plus simplement de redresser des courbes financières, mais de restaurer l'autorité de la loi face à des féodalités managériales. Tant que les mandats resteront élastiques et que les sanctions face au refus de transparence demeureront inexistantes, les deniers publics continueront d'alimenter un tonneau des Danaïdes, au détriment de l'émergence économique du pays.
Mathieu Nathanaël NJOG



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