L’attribution de l’exploration du bloc offshore de Bolongo reste entretenue dans un flou artistique coupable
- Mathieu Nathanaël Njog
- il y a 23 heures
- 4 min de lecture
SNH / OCTAVIA ENERGY :
Entre un paraphe invisible à la cérémonie de Yaoundé, la reparaissance magique de documents signés le lendemain sous la houlette de « l’épouse-Conseiller », et des imbroglios juridiques dignes d'un polar pétrolier, l’attribution du bloc offshore de Bolongo à la mystérieuse Octavia Energy suscite un maelström d'interrogations. Alors que la société civile, menée par Mᵉ Akere Muna et les défenseurs de la transparence, exige des comptes face aux exigences de l'ITIE, la Société Nationale des Hydrocarbures offre une nouvelle démonstration d’opacité institutionnelle. Décryptage d'une comédie de pouvoir sur fond d'or noir.

Le théâtre de l’absurde a de beaux jours devant lui sous les lambris dorés du pétrole camerounais. Le 14 août 2026, la République assiste, circonspecte, à la cérémonie officielle de signature du Contrat de Partage de Production (CPP) portant sur le bloc offshore de Bolongo, situé dans le très stratégique bassin du Rio Del Rey. Sur l’estrade, le décorum est planté, les appareils photo crépitent. Mais au premier rang, un fauteuil vide hante les esprits : celui de l’Administrateur-Directeur Général (ADG) de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH), Adolphe Moudiki. Pourtant, dans la salle comme dans les premières déclarations distillées à la presse, la fiction est entretenue avec une assurance déconcertante : l’ADG est réputé présent, engagé, signataire. Or, nul n’ignore plus dans les chancelleries et les états-majors politiques de Yaoundé le secret de Polichinelle. M. Adolphe Moudiki, patriarche de la SNH, se trouve à des milliers de kilomètres de là, affaibli par le poids des ans et la maladie, reclus sur un lit médicalisé en Europe pour des soins intensifs, incapable de tenir une plume ou de parapher le moindre paraphe.
Qu’à cela ne tienne. À la SNH, la réalité s’adapte aux convenances du pouvoir familial. Le lendemain, samedi 15 août 2026, un communiqué officiel de la SNH et d’Octavia Energy vient lever un coin du voile sur la véritable mécanique à l’œuvre. L'on y apprend que le PDG d’Octavia Energy, M. Ahmed Nabil Hayel Saeed, s'est rendu en catimini au siège de la SNH pour y recevoir le contrat « désormais revêtu de toutes les mentions légales et des visas réglementaires ». Qui a présidé cette cérémonie de rattrapage ? Mme Nathalie Moudiki, estampillée pour l'occasion du titre de « Conseiller N°2 », mais agissant avec la férule d’une patronne de fait. C’est elle qui remet l’acte précieux au partenaire privé, « au nom de l’ADG ». La question brûle dès lors toutes les lèvres : par quel miracle métaphysique le document a-t-il pu être signé en quelques heures par un dirigeant convalescent de l'autre côté de l'Atlantique ? A-t-on fait voyager le papier par jet spécial dans la nuit ? A-t-on recouru à une procuration juridiquement douteuse, ou plus prosaïquement, à la magie d’une griffe apposée par des mains parisiennes ?
Imbroglio juridique et vice de forme
Cette fantasmagorie administrative n'est pas le seul grain de sable dans l'engrenage. Un analyste avisé et l'Avocat chevronné Mᵉ Akere Muna ont promptement braqué le projecteur sur le maquis juridique entourant cette signature. En observant le communiqué officiel, on découvre que l'engagement a été scellé sous le cachet d'« Octavia Energy Corporation Limited », la maison-mère basée à Londres, et non de sa filiale locale « Octavia Energy Cameroon SARL », seule entité détentrice des droits au regard du droit camerounais et de l'OHADA. Pire encore, le représentant de l'entreprise y est qualifié de « PDG », une qualité juridique inexistante pour une SARL selon l'Acte Uniforme OHADA révisé en 2014, qui n'intervient que sous la direction d'un Gérant. Voir une société de droit britannique venir signer sur le sol camerounais un contrat dont le véritable titulaire est sa filiale, sous des qualifications fantaisistes, relève d'une légèreté troublante pour des enjeux chiffrés en centaines de milliards de francs CFA. Le casting gouvernemental de la cérémonie initiale n'a pas manqué d'ajouter à la confusion. Alors que les questions pétrolières relèvent historiquement de la tutelle du Ministère de l'Énergie et de l'Eau (MINEE) comme cela avait été rappelé lors du sommet de l'APPO en octobre 2024, c'est le Ministre des Mines, de l'Industrie et du Développement Technologique (MINMIDT) qui est venu présider l'événement. Un télescopage institutionnel qui trahit la fébrilité et le manque de boussole au sommet de la gestion des ressources extractives.

L’exigence de transparence face aux fantômes de Glencore
Cette opacité orchestrée autour du bloc de Bolongo survient dans un climat particulièrement lourd pour le secteur pétrolier national. Le Cameroun demeure sous le coup d’une suspension par le Conseil d’Administration de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE) depuis le 29 février 2024, sanctionnant des dysfonctionnements majeurs et le refus de faire la lumière sur les flux financiers publics. Les récents scandales de corruption avoués par le géant du courtage Glencore ayant admis le versement de milliards de pot-de-vin à des responsables de la SNH et de la SONARA imposaient pourtant un choc de clarté. Il n'en est rien. La société civile, sous la plume acérée de citoyens engagés et d'acteurs comme Patrick Owona, monte au créneau : où est le texte intégral de ce Contrat de Partage de Production ? Conformément à la loi N°2018/011 du 11 juillet 2018 portant Code de Transparence et de Bonne Gouvernance dans la Gestion des Finances Publiques, le peuple camerounais est en droit de savoir.
Quels sont les montants exacts des bonis de signature et des royalties promis par Octavia Energy ? Quelle est la clé de répartition réelle de la production de pétrole du bassin de Rio Del Rey ? Le régime fiscal a-t-il été ficelé de manière à éviter les habituelles exonérations abusives de TVA accordées aux sous-traitants ? Quelles sont les garanties fermes apportées pour la dépollution environnementale et le développement socio-économique des populations riveraines ? À l’heure où les ressources naturelles du pays devraient servir de levier à une économie essoufflée, la SNH continue de s’enfermer dans une gestion de cabinet noir, au mépris des lois républicaines et des traités internationaux. Entre un ADG devenu ombre chinoise, une gouvernance familiale qui défie la déontologie administrative et des contrats distribués dans un flou artistique coupable, l'affaire Bolongo n'a pas fini de faire des vagues dans les eaux profonds du Rio Del Rey. La République ne saurait s'accommoder plus longtemps de signatures fantômes.
Mathieu Nathanaël NJOG
Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions économiques



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