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L'éclosion d'un trésor national, du moule des catégories jeunes au sommet de l'Afrique


MIKAËLY KYRIA BIHINA

La dernière merveille de cette Coupe d’Afrique des Nations Féminine Maroc 2026 s’appelle Mikaëly Kyria Bihina. Un nom, une stature, un gant de fer dans un gant de velours, et une trajectoire qui, jusqu’ici, tenait du conte de fées avant d'atterrir brusquement sur le podium des météorites. Voyez-vous, la gardienne de but des Lionnes n'a pas seulement arrêté des ballons durant cette compétition continentale. Elle a arrêté le temps. Bihina est devenue une muraille impassible, obtenant avec une évidence presque insolente les distinctions individuelles avant de couronner son tournoi du titre suprême de meilleure gardienne de la CAN féminine 2026, au bout d'un parcours héroïque où la cage camerounaise sera restée inviolée lors de cinq de ses six rencontres disputées.


Les Marocains vont-ils s’en prendre aux serviettes de la meilleure gardienne d’Afrique ? L’interrogation prête à sourire. Elle renvoie à cette comédie mémorable de janvier 2026, cette « guerre des serviettes » retransmise en direct depuis les stades maghrébins, où l’on vit des ramasseurs de balles et des intendants s’acharner en meute sur le chiffon d’Édouard Mendy, persuadés d’y débusquer les talismaniques ficelles de quelque marabout caché. On rira de l’anecdote, sans doute. Mais ce serait oublier que chez nous, sous le ciel de Yaoundé ou dans le tumulte de Douala, les amulettes que l’on prête aux héros du peuple ne sont jamais faites de tissu ou de grigris cousus à la hâte. La seule amulette de Mikaëly Kyria Bihina porte un nom vieux comme le monde : le travail, la discipline, l’acier trempé d'un mental inébranlable. Cette jeune femme est un trésor national brut. Son histoire ne commence pas sous les projecteurs fluorescents de la CAN marocaine, mais dans la rigueur silencieuse et l’ingratitude féconde des championnats européens. Le 25 janvier 2026, portant le maillot du Racing Power en Liga BPI Women au Portugal, elle affrontait le géant SL Benfica. Ce jour-là, son équipe s'incline lourdement (0-5). Un score fleuve qui aurait poussé n'importe quel analyste de surface, habitué aux jugements hâtifs du café du commerce, à tourner la page sans coup de semonce.

Mais les chiffres réels, ceux que le véritable journalisme extirpe de la fange des préjugés, racontaient une tout autre épopée : 19 tirs subis, 14 cadrés, et 9 arrêts monumentaux de la gardienne camerounaise. Malgré la valise de buts, malgré l’humiliation comptable, elle récolte une note magistrale de 8/10 et le titre indiscutable de meilleure joueuse de son équipe. Ce soir-là, en s’interposant de tout son corps face aux assauts répétés des Lisboètes, Bihina avait ébloui jusqu'aux dirigeants adverses. Une semaine plus tard, le 1er février 2026, le SL Benfica lui faisait signer un contrat courant jusqu'en 2029. Ce match perdu était en réalité le chef-d'œuvre fondateur de son ascension. L’anecdote dit qu’elle a été même sollicitée pour signer la nationale portugaise et intégrer la sélection nationale. C'est cette même résilience, ce même sang-froid de statue antique qu'elle a transposé sous le maillot vert-rouge-jaune, s'imposant désormais au sommet du triumvirat des reines de la cage africaine, aux côtés de la Sud-Africaine Andile Dlamini et de la Nigériane Chiamaka Nnadozie. Mikaely Bihina, c'est la main qui sauve, le regard qui anticipe, le buste qui s'interpose. C'est la sérénité faite femme. Mais pour comprendre la trempe de cette gamine de 1,80m née le 28 décembre 2003 et aujourd'hui âgée de 22 ans, il faut rembobiner la pellicule. Il faut quitter la moquette dorée de Lisbonne et retourner sur la poussière de nos terrains vagues.

 

Le fruit d’une passion sans faille et d’un travail assidu

Tout commence modestement sous les couleurs du Social FC du Mbam, puis au Mbam FF, avant qu'elle ne rejoigne le Canon de Yaoundé FF. Mais c'est il y a cinq ans, sous le maillot d’Éclair Filles de Sa'a, que le phénomène éclate au grand jour. Lors de la toute première édition de la Guinness Super League en 2021, la gamine d'à peine 17 ans est sacrée meilleure gardienne de l'année. Déjà titulaire chez les Lionnes U17 et U20, elle participe dans la foulée aux barrages des Jeux Olympiques avec l'équipe senior. Puis elle connaît un court passage chez les Amazones FAP avant de marquer les esprits par sa polyvalence hors du commun. Cette saison-là, Éclair de Sa'a débarque à Bamenda pour une rencontre de championnat. Problème : l’effectif est famélique. En raison de la crise sécuritaire qui sévit dans le Nord-Ouest, certains parents, pétrifiés par l'angoisse, ont refusé de laisser voyager leurs filles. Pour éviter le forfait déclaratif, le staff technique tranche dans le vif : la gardienne de but, Michaely Bihina Kyria, jouera en avant-centre. Le résultat ? Une victoire nette d'Éclair et un doublé retentissant signé Bihina. Ce jour-là, elle n’était pas sous les montants. Elle portait la baïonnette au canon, plantant deux buts au fond des filets adverses. Un exploit qui étale sa polyvalence balle au pied, mais qui témoigne surtout d’un amour viscéral, presque insolent, pour le football sous toutes ses formes.

Du Canon de Yaoundé aux cages de la sélection nationale, la pépite s'est forgée dans le fer barbelé des exigences locales. Sous la présidence de Christian Onana à Éclair de Sa'a, un club entièrement financé par l’international André Onana, elle a appris la rigueur des grands. Elle a écouté les conseils avisés de ce dernier, par ailleurs président d’honneur du club, qui profitait de ses passages au pays pour transmettre les secrets de l'art du placement aux jeunes gardiennes de la structure. Mais le chemin de l'exil européen ne fut pas un tapis rouge déroulé sous ses crampons. En l’absence d’une Ambassade du Portugal au Cameroun, c’est au Nigeria voisin que la jeune fille a dû aller chercher son passeport pour le destin. Un visa arraché au courage avant de poser ses valises en août 2022 au Racing Power FC, alors en deuxième division portugaise. En terre lusitanienne, l’adaptation est fulgurante : 29 matchs joués toute compétition confondue, seulement 4 buts encaissés et un titre de championne de D2 à la clé. Dès la saison suivante en D1, elle confirme son rang, jusqu'à rendre 14 clean sheets en 20 matchs et remporter le titre sacré de Meilleure Gardienne de la Liga BPI en 2023-2024. Le tremplin parfait avant d'épouser le maillot rouge du mythique Benfica.

 

Apprendre des erreurs d’hier pour construire la réussite d’aujourd’hui

Pourtant, réduire Mikaely Bihina à ses gants de latex serait une injure à son intelligence. Ancienne élève brillante du Lycée de Binguela puis de Mbankomo, diplômée du Baccalauréat avant d'avoir soufflé ses vingt bougies, elle prouve que la passion du ballon n'a jamais édulcoré le sacrifice des livres. En dehors des terrains, la footballeuse s'efface pour laisser place à l'artiste : une voix suave, une sensibilité créative, une discipline de fer que saluent tous ceux qui l'ont vue s'échiner aux entraînements sur la terre battue d'Anguissa. Cette force de caractère lui a permis de traverser les orages. Car le haut niveau n'est pas un long fleuve tranquille : on se souvient de son erreur face au Kenya lors des éliminatoires, une bévue qui avait coûté cher aux Lionnes. Mais là où les esprits fragiles s'effondrent, Bihina s'est forgé une carapace. Pour sa toute première phase finale d'une compétition internationale avec la sélection senior féminine, elle s’était fixé un objectif personnel audacieux : être la meilleure. Objectif accompli. Le 9 août 2026, lors du quart de finale homérique face au Nigeria, elle rend une copie parfaite, est élue Femme du Match et envoie le Cameroun au Mondial 2027. Le 12 août, en demi-finale face au Maroc, elle écœure le pays hôte dans son propre jardin, détournant les penalties avec la froideur d’un bourreau de la surface.

Dimanche face au Malawi, elle a couronné son chef-d'œuvre : en maintenant sa cage inviolée pour la cinquième fois du tournoi, elle a permis aux Lionnes Indomptables de briser le signe indien en offrant enfin au Cameroun sa toute première couronne continentale féminine, après quatre finales tragiquement perdues. Un accomplissement personnel et collectif qui augure des lendemains radieux. Mais pour cela, il faut la protéger des querelles de chiffonniers qu’entretiennent les communicants des réseaux sociaux autour de la gestion du football camerounais. Ces derniers sont toujours prompts à se servir des révélations et des étoiles montantes comme prétexte pour leurs batailles d'égouts. Évitons qu’elle devienne le prochain trophée de chasse des pages Facebook en manque de sensations fortes ou de chroniqueurs en mal de clics. De grâce : laissez Mikaely Bihina grandir entre ses poteaux. Laissez-la régner dans sa surface de réparation. Laissez-la écrire l'histoire des Lionnes avec ses gants, et non avec les plumes trempées dans le fiel des marchands d'illusions. Le football camerounais a trop pleuré ses talents brisés sur l'autel de la manipulation, du gâchis et de la récupération politique. Pour une fois, célébrons ces filles qui ont hissé notre drapeau au sommet du continent, et laissons nos héroïnes savourer leur triomphe en paix.

Mathieu Nathanaël NJOG

Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions sportives


 
 
 

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