L’éléphant blanc de Jean-Claude Feutheu se retrouve entre la liquidation et la démolition
Dernière mise à jour : 9 sept.
HOTEL DJEUGA PALACE DOULA
C’est le roman noir du capitalisme à la camerounaise : entre batailles de prétoires, titres fonciers annulés et décalages géotechniques, le pharaonique chantier du Djeuga Palace de Douala s’enfonce dans le sol et la discorde. Longtemps annoncé à la démolition sous les regards inquiets des experts, ce géant de béton inachevé est désormais promis aux enchères publiques pour la somme de 5,5 milliards de FCFA. Retour sur une décennie d'incertitudes et de tractations judiciaires.

À l'origine de l’édifice, il y a la trajectoire de Jean-Claude Feutheu alias « Claude Le Parisien » pour les intimes, magnat du jeu, de l’hôtellerie de prestige et Député suppléant du Ndé. Après le succès éclatant de l’Hôtel Djeuga Palace à Yaoundé, l’homme politique du RDPC ambitionnait de doter la capitale économique d'un joyau hôtelier au plateau Joss, non loin des rives du Wouri. L’investissement se chiffre en milliards de FCFA. Pourtant, depuis près d’une décennie, la carcasse de béton armé est muette, figée dans l’humidité du littoral. Rien n'y bouge, sinon la rumeur. Dans les salons chics et sur les réseaux sociaux, le bâtiment inquiète. Des rapports d’expertise ont rapidement fait état d’une inclinaison préoccupante de la structure, posant un risque direct de stabilité. Des spécialistes tunisiens auraient même fait le déplacement à Douala pour tenter un redressement géotechnique d'urgence. Faute d'études de sol suffisantes et d'une assistance géotechnique rigoureuse au moment du coulage de la fondation, l'ouvrage est devenu un danger public latent, un mastodonte suspendu au-dessus du quartier d'affaires.
L’épreuve de force du titre 2716/W/A
Mais au-delà du péril structural, c'est sur le terrain juridique que l'édifice s'effondre. Le site de 1,7 hectare, situé à Bonanjo (au lieu-dit pont Joss sur le site du village Dikolo s’inscrit sur la réserve foncière de l’ancienne Régie des Chemins de Fer (l'ex-REGIFERCAM). Depuis 2008, un duel sans merci oppose le député-entrepreneur au Cabinet Conseil Atou, mandataire désigné par l’État pour la gestion et la sauvegarde de l’actif résiduel de l’ex-REGIFERCAM : - Un titre Contesté : La concession initiale accordée au promoteur portait sur une parcelle restreinte, mais les constructions ont progressivement empiété sur l’emprise foncière publique. - Un bras de fer administratif : Le Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières (MINDCAF) a pris plusieurs arrêtés d'annulation du titre foncier n°318/WA revendiqué par le promoteur. – Un ping-pong judiciaire : Chaque offensive ministérielle a été contestée devant le Tribunal Administratif du Littoral, donnant lieu à des ordonnances de suspension provisoire, vite contournées par de nouvelles décisions fondées sur l'inaliénabilité du domaine privé de l'État.

L’adjudication de la dernière chance
Le climat de cette saga judiciaire survient à la fin du mois d'août 2026, lorsqu'un commandement d'évacuer sous 48 heures est signifié au promoteur. La suite ne s'est pas fait attendre : abandonnant la piste de la démolition pure et simple aux frais du contribuable, l'État a choisi la voie de l’adjudication forcée. Selon le placard de vente signé par le Cabinet Atou, le terrain (sous le titre foncier n°2716/W/A) et son squelette de béton seront adjugés demain 9 octobre 2026 par-devant Maître Jean-Jacques Mougory Evanco, notaire à Douala. Mise à prix : 5,5 milliards de FCFA, pour un actif dont la valeur potentielle frôlait les 10 milliards de FCFA avant que le sol et le droit ne se dérobent sous ses fondations. Pour les candidats acquéreurs, la caution minimale est fixée à 50 millions de FCFA, avec la promesse d'une jouissance effective du site, quitte pour le futur adjudicataire à financer lui-même la démolition de la structure si les diagnostics de ruine se confirment. Alors que l'ombre du Djeuga Palace continue de planer sur Bonanjo, la vente du 9 octobre scellera peut-être le point final d'un naufrage immobilier où la finance, la politique et la mécanique des sols se sont entrecroisées jusqu'au vertige.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Questions Economiques



.jpeg)
Commentaires