La Déclaration de Brazzaville des Ministres de la Santé ou l’art de prêcher dans le désert
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture
CEMAC
C’est le grand frisson de la saison. L’Afrique centrale a peur, ou plutôt, ses Ministres se font peur par écrans interposés. Alors que le virus Ebola montre à nouveau ses crocs en République Démocratique du Congo et en Ouganda, la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) a dégainé son arme la plus fatale, lors de la réunion extraordinaire tenue en format « hybride » depuis Brazzaville le 9 juin 2026. Cette grand-messe a accouché d'un nouveau chef-d'œuvre : la « Déclaration de Brazzaville ». Sur le papier, c'est du grand art. Dans les faits, c'est l'histoire d'un médecin qui soigne une hémorragie interne avec un dictionnaire.

À l’initiative de la Commission de la CEMAC, le 9 juin 2026, quelques Ministres de la santé en costume trois pièces calés dans les fauteuils en cuir d’un grand hôtel de Brazaville, et d’autres, les yeux rivés sur des écrans zoomés, connectés via une connexion internet sous-régionale dont on connaît les caprices légendaires pour une « concertation de haut niveau ». Objectif affiché ? Harmoniser la riposte et brandir un « bouclier sanitaire » face à la résurgence de la Maladie à Virus Ebola (MVE). Au premier rang de ce théâtre d'ombres, l’infatigable Ministre camerounais de la Santé Publique, Manaouda Malachie. Toujours prompt à orchestrer la com’ de crise, le patron de la santé de Yaoundé a exhorté ses pairs à un « contact permanent avec les partenaires mondiaux », entendez l’OMS et Africa CDC. Une fois de plus, le salut viendra de l’extérieur, ou ne viendra pas. Or la dure réalité du terrain est tout autre. Pendant que le Ministre disserte sur le « partage d’informations en temps réel », le voyageur qui traverse la frontière entre le Cameroun et la RCA ne croise bien souvent qu’un thermo-flash fatigué, dont les piles ont expiré sous la présidence précédente, manipulé par un agent de santé contractuel qui attend ses arriérés de salaire depuis six mois. Le discours officiel nous parle d’une « harmonisation des stratégies ». Mais de quelle harmonisation parle-t-on dans un espace communautaire où l'intégration économique est déjà une chimère ? Si les marchandises et les citoyens trébuchent à chaque barrière douanière illégale, comment imaginer que les données épidémiologiques, elles, circuleront à la vitesse de la lumière ? Le « bouclier sanitaire » qui est la grande trouvaille des Ministres de la Santé des pays de l’Afrique centrale réunis le 9 juin 2026 à Brazzavile au Congo au cours d’une réunion extraordinaire tenue en présentielle et visio-conférence est vanté comme un nouveau chef-d'œuvre de la littérature bureaucratique sous-régionale. Il ressemble fort à ces moustiquaires imprégnées distribuées à grands renforts de publicité, mais qui finissent par servir de filets de pêche dans nos villages.
L’autre trouvaille de pointe de ce sommet de Brazzaville, c'est l’adoption d'une feuille de route basée sur l’approche « Une Seule Santé » (One Health). C’est le mot à la mode dans les salons feutrés des Agences onusiennes. Cela consiste à dire que la santé de l'homme est liée à celle de l'animal et de l'environnement. Scientifiquement irréprochable. Politiquement comique. Comment appliquer le « One Health » quand, dans la majorité des capitales de la CEMAC, la gestion des déchets biomédicaux relève de la sorcellerie urbaine ? Dans nos hôpitaux de district, les seringues usagées côtoient les bacs à ordures à ciel ouvert où s'abreuvent les animaux errants. Prôner la surveillance de la faune sauvage alors que les laboratoires biomédicaux de référence manquent de réactifs de base pour dépister un simple paludisme relève d'une acrobatie intellectuelle que seuls nos technocrates maîtrisent. Une analyse des promesses de la charte de Brazzaville à la loupe de la réalité quotidienne ressort : - La Mutualisation des capacités de diagnostic afin que les échantillons suspectés doivent encore être envoyés par avion à l'Institut Pasteur de Yaoundé ou à Franceville au Gabon, avec des délais de route d'une lenteur bureaucratique. – Le Prépositionnement des stocks d'urgence dans la perspective d’éviter des ruptures aux pharmacies des hôpitaux publics qui sont chroniquement en rupture de gants, de masques et de paracétamol de base. – La Protection des personnels de santé devrait devenir une priorité ce d’autant plus que les combinaisons de protection intégrale (EPI) dorment dans les rapports d'inventaire, tandis que les infirmiers de brousse travaillent mains nues.

Un bouclier sanitaire sous-régional en carton
Le communiqué signé de la plume officielle de la cellule de communication du ministère insiste lourdement sur « la confiance des populations » et « l’accès à une information fiable ». C’est ici que le bât blesse le plus cruellement. Les précédentes crises (Ebola hier, COVID-19 aujourd’hui encore) ont creusé un fossé abyssal de méfiance entre les populations et les autorités sanitaires. Quand un gouvernement annonce des milliards de FCFA débloqués dans des fonds de riposte dont on ne voit la couleur que dans les parcs automobiles renouvelés des directeurs d'administrations centrales, la « confiance » s’évapore. En Afrique centrale, l’annonce d’une épidémie est trop souvent perçue par l'homme de la rue non pas comme une alerte scientifique, mais comme un « business sanitaire », une opportunité pour les élites de capter les mannes financières des bailleurs de fonds internationaux. Dire qu'on place « les communautés au cœur de la riposte » est un habile glissement de responsabilité : si la maladie se propage, ce ne sera pas à cause de l'indigence des plateaux techniques, mais à cause de « l'indiscipline » ou de « l'ignorance » des villageois. On nous promet « l’accélération de l’opérationnalisation des Centres des Opérations d’Urgence de Santé Publique » (COUSP). Au Cameroun, le bâtiment existe, il est même très beau sous le soleil de Yaoundé. Mais qu’en est-il à l’échelle de la sous-région ? À l'intérieur de ces structures, les écrans géants affichent des cartes du monde et des courbes épidémiologiques impeccables. Mais ces centres sont connectés à quoi ? À des districts de santé qui n’ont ni électricité stable, ni connexion internet pour envoyer un rapport hebdomadaire.
Le « bouclier » est virtuel. La menace, elle, est bien biologique. Le virus Ebola ne lit pas les déclarations conjointes, il ne respecte pas les formats hybrides de visioconférence et se moque éperdument des signatures apposées au bas de la Déclaration de Brazzaville. « Les crises sanitaires ignorent les frontières », conclut la prose officielle. C’est vrai. Mais les solutions de la CEMAC, elles, s’arrêtent net aux frontières de l'égoïsme national. Dès qu’une alerte sérieuse sera déclenchée, on verra, comme par le passé, chaque État fermer unilatéralement ses voies d'accès, bloquant les rares initiatives de coopération transfrontalière au profit d’un repli identitaire et sécuritaire mal maîtrisé. La réunion du 9 juin n’aura été, au fond, qu’un énième exercice de style, une mise en scène rassurante pour donner l’illusion que l’Afrique centrale gouverne son destin sanitaire. On ne peut que saluer l’optimisme de façade des Ministres. Mais tant que les budgets de la santé publique de nos pays resteront des portions congrues face aux budgets de souveraineté et de répression, le « rempart contre les menaces émergentes » restera une ligne de plus dans les rapports poussiéreux de la Commission de Bangui. Lorsque les Ministres ont rangé leurs tablettes, éteint les caméras de leurs zooms, le virus Ebola reste une menace forte qui est aux portes des frontières des Etats, pendant que les hôpitaux n’ont même pas de quoi laver les draps des malades. C’est là que commence la vraie politique de santé, loin du confort des sommets de Brazzaville.
Mathieu Nathanaël NJOG



.jpeg)
Commentaires