La recherche de financements freinée par 748 milliards FCFA de déficit budgétaire et le report des échéances
Dernière mise à jour : il y a 17 heures
PROJET BARRAGE DE KIKOT-MBEBE
Le projet hydroélectrique de Kikot-Mbébé, futur colosse énergétique de 500 MW destiné à transformer le paysage économique camerounais, a officiellement ouvert la chasse aux capitaux lors d'une réunion stratégique à Yaoundé. Mais derrière le ballet diplomatique et la manifestation d'intérêt de plus d'une cinquantaine d'institutions financières, le chantier porté par la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC) se heurte à une réalité brutale : un grand écart budgétaire de 748 milliards de FCFA et un calendrier glissant qui repousse l'échéance opérationnelle jusqu'en 2032.

Le décor avait tout, des grands jours de la diplomatie financière. Le 15 septembre 2026, à Yaoundé, soit deux ans exactement après son lancement, la communauté des bailleurs de fonds internationaux et des mastodontes de la banque s'est pressée dans la salle des délibérations, réunie par la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC) – le véhicule conjoint détenu à parts égales par l’État du Cameroun et le géant français Électricité de France (EDF). Au centre de la table : le projet d'aménagement hydroélectrique de Kikot-Mbébé, mastodonte énergétique censé injecter plus de 500 MW dans le réseau interconnecté Sud (RIS) à travers une ligne haute tension de 400 kV et 6 turbines de type Kaplan. En chef d'orchestre, Ahmat Tom, Président du Conseil d’Administration de KHPC, a déroulé un premier bilan encourageant. Plus de cinquante partenaires financiers ont d'ores et déjà manifesté leur intérêt pour l'infrastructure. Ce réservoir d'investisseurs potentiels n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat d'un market sounding rigoureux, soit une vaste consultation préalable destinée à prendre la température du marché. Autour de la table ou dans le viseur de la KHPC, les figures tutélaires de la finance de développement répondent présent : la Société Financière Internationale (SFI), Proparco, la Banque Africaine de Développement (BAD), la Banque Islamique de Développement (BID), Afreximbank, la Banque Publique Allemande KfW ou encore BNP Paribas. Même le secteur bancaire camerounais se positionne pour capter une fraction du prêt syndiqué.
L’illusion des séductions initiales
Toutefois, la prudence s’impose. Dans le jargon feutré des institutions de financement, manifestation d’intérêt n’a jamais valu chèque en blanc. Ces promesses n'engagent à ce stade ni la signature des contrats de prêt ni le décaissement du moindre franc CFA. « La présente assise ouvre une nouvelle phase d’une série de concertations dédiée aux perspectives de financement du projet Kikot, et qui aura pour couronnement une grande conférence des bailleurs de fonds envisagée par le gouvernement », a recadré le PCA Ahmat Tom, mesurant le chemin d'obstacles qui reste à parcourir. La phase qui s'ouvre désormais est celle, périlleuse, de l'anatomie financière et réglementaire. Les bailleurs de fonds préparent leurs scalpels : examens de « due diligence », audits environnementaux et sociaux, évaluation des risques contractuels. Rien ne sera laissé au hasard, d'autant que le contexte macroéconomique du secteur électrique camerounais continue d'inciter les prêteurs à la plus extrême vigilance. Échaudés ou aguerris par le précédent du Barrage de Nachtigal, les bailleurs internationaux réclament d'ores et déjà des réformes structurelles profondes et des garanties en béton armé sur la solvabilité des acheteurs d'énergie et le recouvrement des arriérés au sein du secteur national.

L’énigme des 748 milliards de FCFA ou le grand écart des chiffres
Mais au-delà de la frilosité naturelle des banquiers, c’est une véritable faille comptable qui jette une ombre sur le dossier. Une question obsédante hante les couloirs du Ministère de l'Eau et de l'Énergie (MINEE) et de la KHPC : combien coûte réellement le Barrage de Kikot-Mbébé ? D’un côté, le Document de programmation économique et budgétaire 2027-2029, publié le 6 juillet 2026 par la Direction généra3le du Budget (DGB) du Ministère des Finances, chiffre l'ensemble de l'aménagement et des lignes associées à 872 milliards de FCFA. De l'autre, une correspondance officielle adressée en septembre 2025 par le PCA de KHPC au Ministre de tutelle, à l'issue d'un Conseil d'administration tenu à Paris, avançait le montant vertigineux de 1 620 milliards de FCFA. Entre la vision du Ministère des Finances et l'évaluation de la société de projet, un gouffre financier de 748 milliards de FCFA s’est creusé. Une paille. Dans l'entourage du dossier, on tente d'éteindre l'incendie en plaidant la nuance méthodologique. « Nous ne savons pas à quoi correspond le chiffre de 872 milliards de FCFA contenu dans le document du Ministère des Finances. Mais nous présumons qu’il s’agit de la provision projetée par le gouvernement (...). En revanche, nous pouvons affirmer que les 1 620 milliards de FCFA découlent de l’évaluation sortie APD [Avant-projet détaillé], qui permet d’obtenir des coûts bruts », tente d'expliquer une source proche de la KHPC. Pour l'heure, aucun document public n'a permis de ventiler ces chiffres ou de déterminer quelle part de l'écart provient de l'assiette fiscale, du coût des emprunts, de l'aléa géologique ou des contingences techniques. Pour démêler ce nœud gordien, un audit financier approfondi a été ordonné par le gouvernement camerounais.
Glissement de calendrier et arbitrage technique
Cette opacité budgétaire n'est pas sans conséquence sur le chronogramme. L’ambition initiale de voir la centrale hydroélectrique alimenter les foyers camerounais d'ici 2030 s'est évaporée. La phase de construction lourde ne devrait désormais débuter qu'en 2028, repoussant la mise en service effective sur la fenêtre 2032-2033. Ce glissement impose de régler sans délai plusieurs arbitrages majeurs. Sur le plan de l'ingénierie, KHPC hésite encore sur la configuration définitive de l’ouvrage : faut-il recalibrer le débit de crue ? Convient-il d'ajouter une septième turbine pour optimiser la production de plus de 500 MW ? Un collège d'experts internationaux pourrait être appelé au chevet du projet pour trancher ces dilemmes. Sur le front industriel, le processus se poursuit néanmoins. KHPC a déjà présélectionné des entreprises et consortiums pour les trois lots majeurs (génie civil, électromécanique, lignes et poste électrique). L'émission imminente des dossiers d'appel d'offres (DAO) devrait permettre de faire jouer la concurrence. « Tous les postulants ne présenteront pas le même coût pour ce projet », glisse un expert du secteur, espérant qu'une compétition féroce entre industriels permette de raboter le devis global et d'amorcer la convergence vers un coût soutenable. Avec une clôture financière désormais projetée au plus tôt au second semestre 2027, le projet Kikot-Mbébé aborde sa phase la plus critique. Si la manifestation d'intérêt d'une cinquantaine de bailleurs atteste du potentiel stratégique de l'ouvrage, le Cameroun et son partenaire EDF devront faire preuve d'une orthodoxie financière irréprochable et lever les ambiguïtés budgétaires s'ils veulent transformer ce rendez-vous de Yaoundé en chantier concret. La souveraineté énergétique du RIS est à ce prix.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Questions Economiques



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