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Le grand bluff de N’djamena et le jeu de dupes du corridor de l'enfer

CORRIDORS TCHAD – CAMEROUN – RCA

On a sorti les grands sourires, les tapis rouges de l’hôtel Radisson Blu de N’Djamena et la rhétorique lénifiante des grands jours. Le mercredi 13 mai 2026, la grand-messe du Forum tripartite Tchad-Cameroun-RCA s'est refermée dans un nuage d'encens diplomatique. Derrière les motions de remerciements protocolaires adressées aux Chefs d’État, la réalité du corridor Trans-camerounais, elle saigne. Elle saigne de milliards de francs CFA perdus, de tracasseries administratives érigées en système de gouvernance, et d’un ras-le-bol tchadien et centrafricain qui n’est plus très loin de la rupture définitive.



La cérémonie de clôture du Forum tripartite Tchad-Cameroun-RCA sur la Facilitation du transit sur le corridor Trans-camerounais s'est tenue le 13 mai 2026 à l'hôtel Radisson blu de N’Djamena. Elle était présidée par Fatima Goukouni Weddeye, Ministre des Transports, de l'Aviation Civile et de la Météorologie Nationale du Tchad en présence du Ministre des Transports du Cameroun, du Représentant du Ministre des Transports et de l'Aviation civile de la République Centrafricaine, du Président de Port Synthèse, des Représentants des institutions républicaines du Tchad. Sous le vernis des discours de Fatima Goukouni Weddeye, Ministre tchadienne des Transports, se cache un ultimatum qui ne dit pas son nom. Car sur le bitume qui relie Douala à N’Djamena (1 800 km) et Bangui (1 450 km), symbole de l'intégration sous-régionale est une fiction qui se heurte quotidiennement à la dure réalité du racket routier et de l'asphyxie économique. Pour comprendre l'échec larvé de ce corridor, il faut plonger dans les calculettes des transporteurs. Pour lesquels, traverser le Cameroun pour un camion tchadien ou centrafricain relève du parcours du combattant, ou plutôt, du parcours du contribuable spolié.

 

La pomme de discorde : Les rackets exorbitants des FMO

Les Forces de Maintien de l'Ordre (FMO) : Police, Gendarmerie, Douanes, Syndicats autoproclamés et agents des communes – ont parsemé le corridor par des péages clandestins omniprésents. Les statistiques internes des syndicats de transporteurs, murmurées dans les couloirs du Forum, sont édifiantes. On dénombre en moyenne entre 60 et 80 postes de contrôle, légitimes ou improvisés, sur l'ensemble de chaque tracé camerounais. À chaque arrêt, le rituel est immuable : la « motivation » obligatoire. Pour un seul voyage aller-retour, un grumier ou un conducteur de porte-conteneurs doit débourser entre 250 000 et 400 000 FCFA en pots-de-vin sans aucun reçu. Multiplié par les milliers de camions qui circulent chaque mois, ce sont des dizaines de milliards de FCFA qui s'évaporent chaque année dans l'économie informelle de la corruption, échappant totalement aux caisses de l’État. Ce racket institutionnalisé par les FMO rallonge les délais de route de manière dramatique. Là où un camion devrait mettre 4 à 5 jours pour acheminer sa cargaison, il lui faut aujourd'hui entre 12 et 15 jours, parfois plus en saison des pluies, pour atteindre N’Djamena ou Bangui.

La lune de miel entre le Port Autonome de Douala (PAD), le Port de Kribi (PAK) et l'hinterland est en train de virer au vinaigre. Excédés par les goulots d'étranglement logistiques, le coût prohibitif du passage portuaire et les lenteurs de dédouanement (qui génèrent de lourdes pénalités de surestaries), le Tchad et la RCA brandissent désormais ouvertement la menace de quitter les ports camerounais. Ce n'est plus une simple posture de négociation, c'est une option stratégique sur la table des décideurs à N'Djamena et Bangui. L'alternative ? Le port de Pointe-Noire au Congo pour la RCA, et surtout les ports de Cotonou (Bénin), de Lomé (Togo) ou de Port-Soudan pour le Tchad. Le calcul est simple : quitte à faire plus de kilomètres, autant choisir des routes où la fluidité est garantie et où le coût global d’acheminement reste compétitif face au racket camerounais. Si le Cameroun perd le monopole du transit tchadien et centrafricain, c'est une part colossale de son PIB de services qui va s'effondrer. Les conséquences économiques de ce dysfonctionnement chronique sont directes et douloureuses pour le consommateur final. Les pertes financières pour les opérateurs économiques du combinat Tchad-Cameroun-RCA se chiffrent à plus de 50 milliards de FCFA par an, engloutis dans les retards de livraison, les avaries de marchandises et les coûts logistiques artificiellement gonflés.





Le spectre de la désertion sur les places portuaires camerounaises

Plus grave encore, cette situation engendre une crise permanente de l'approvisionnement pour les pays enclavés. Le Tchad et la RCA dépendent à plus de 80 % du corridor trans-camerounais pour leurs importations de produits de première nécessité : médicaments, farine, hydrocarbures, matériaux de construction. Chaque blocage à Douala, chaque grève des transporteurs face aux abus des FMO, provoque immédiatement des pénuries de stocks à N’Djamena et Bangui, entraînant une flambée inflationniste qui fragilise la paix sociale dans ces pays déjà vulnérables. Consciente de l'urgence d'alléger la pression routière, la Ministre Fatima Goukouni Weddeye a remis au goût du jour le projet de prolongement de la voie ferrée de Ngaoundéré jusqu’à la capitale tchadienne. Un chantier pharaonique estimé à plusieurs milliards de dollars qui permettrait de contourner l’enfer de la route. Mais pour l'instant, le projet reste confiné dans les cartons de la paperasse bilatérale. Face à la gravité de la situation, les participants ont noté au bout des lèvres des avancées notables, et décidé de reconduire les recommandations non encore exécutées de la précédente édition. Pour garantir l'efficacité des nouvelles résolutions, les participants ont instauré une évaluation semestrielle (tous les six mois) de toutes les recommandations.

Par ailleurs, ils n'ont pu se contenter des habituelles résolutions de façade. Pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être, le Forum de N’Djamena a imposé une clause de surveillance stricte : une évaluation obligatoire de toutes les recommandations tous les six mois. Mais le diable se cache dans les détails, la ministre tchadienne des Transports, Fatima Goukouni Weddeye, a insisté sur la volonté de faire de ces corridors de véritables moteurs d'intégration sous-régionale et de croissance. Elle a notamment réaffirmé l'engagement du Tchad à concrétiser le projet d'extension de la voie ferrée Ngaoundéré (Cameroun) - N’Djamena (Tchad). Le Cameroun est désormais au pied du mur. Entre la complicité passive face aux exactions des FMO sur ses routes et la nécessité de préserver son leadership portuaire en Afrique centrale, le temps des beaux discours est révolu. Le prochain Forum tripartite qui sera à la 6ème édition se tiendra dans deux ans en République Centrafricaine. aura lieu dans deux ans en République Centrafricaine. D'ici là, soit le corridor Trans-camerounais se civilise et se modernise, soit le Tchad et la RCA auront déjà consommé leur divorce logistique avec Douala. Et ce jour-là, les sourires du Radisson Blu ne seront plus qu'un lointain souvenir d'un rendez-vous manqué avec l'histoire. 

                                                      

Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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