Souveraineté énergétique ou bombe budgétaire à retardement ?
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 8 heures
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PROJET CSTAR A KRIBI
Dans les couloirs feutrés de Yaoundé et les bureaux maritimes de Kribi, un acronyme s’impose désormais comme le nouveau mantra du secteur énergétique camerounais : CSTAR. Porté comme le messie industriel capable de briser les chaînes de notre dépendance aux importations de carburants, ce projet de raffinerie à Kribi se dresse, en filigrane, comme un contrepoids direct – voire un désaveu à peine voilé – à la reconstruction sans fin de la Société Nationale de Raffinage (SONARA), sinistrée depuis l’incendie de mai 2019.

Sur le papier, la promesse fait rêver : renforcer la souveraineté énergétique du triangle national, sécuriser nos approvisionnements et injecter une dose de résilience dans une économie asphyxiée par les subventions aux carburants. Mais derrière le vernis des communiqués officiels et l'enthousiasme des technocrates, le projet CSTAR charrie une litanie de zones d’ombre, de montages financiers complexes et de risques macroéconomiques majeurs. La vraie question n’est pas de savoir si le Cameroun est capable de couler du béton et d'aligner des pipelines à Kribi. La vraie question est : ce modèle sera-t-il durable économiquement, ou s’apprête-t-on à léguer aux contribuables une nouvelle vulnérabilité budgétaire silencieuse ? Le coût global de l’infrastructure donne le tournis : environ 540 milliards de FCFA. Dans le détail, l'enveloppe se segmente en deux lots : 372 milliards de FCFA pour la raffinerie proprement dite et 168 milliards de FCFA pour le terminal de stockage. Certes, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) a réussi un tour de force avec la signature de la convention de financement avec BGFI Bank Cameroun pour un montant de 120 milliards FCFA. C’est un jalon important, une preuve que le projet a du poids. Mais en mathématiques financières comme en économie réelle, 120 milliards de FCFA sur 540 milliards de FCFA, le compte n'y est pas. Il reste un gap de 420 milliards de FCFA à mobiliser.
C’est ici que le bât blesse. Où ira-t-on chercher le reste ? Les risques s’empilent comme des dominos : retards de construction chroniques (une spécialité locale pour les grands projets structurants), dépassements de coûts prévisibles, et surtout, la nature des garanties publiques qui seront exigées par les bailleurs de fonds internationaux. L’histoire récente du Cameroun regorge de mégaprojets dont les coûts finaux ont doublé, plombant la dette souveraine. CSTAR fera-t-il exception ou s’inscrit-il dans la droite ligne de ces habitudes budgétaires budgétivores ? Pour porter ce mastodonte, les concepteurs du projet ont sorti de leur chapeau un outil classique du financement structuré : une Special Purpose Vehicle (SPV), ou société de projet. En soi, la création d’une SPV n’a rien de répréhensible. C’est un mécanisme standard pour isoler les risques financiers d’un grand projet. Mais au Cameroun, le diable se cache toujours dans les détails, ou plutôt dans le flou des contrats. Pour que la SPV de CSTAR inspire confiance, encore faudrait-il de la transparence. Or, à l’heure actuelle, les questions cruciales restent sans réponse : - Qui sont les véritables actionnaires tapis dans l'ombre de cette SPV ? - Quel est le niveau réel d'endettement consenti ? - Quelles clauses contractuelles et quel droit applicable régiront cette entité en cas de litige ?

L'arrogance des ambitions face à la dure réalité des barils
Si les mécanismes d'arbitrage se font à huis clos à Paris ou à Londres, et si l’État du Cameroun s'engage via des obligations implicites à renflouer la structure en cas de faillite, alors la SPV n'est plus un outil de financement, mais un transfert de risque. Dans la plupart des projets mal ficelés en Afrique centrale, le risque ne disparaît jamais : il est simplement déplacé dans le temps. Lorsque la conjoncture se retourne, le risque quitte les bureaux de la SPV et atterrit brutalement sur la table du Ministre des Finances, vidant un peu plus les caisses de l'État. C’est le nœud gordien du projet, l’incohérence physique que les promoteurs de CSTAR feignent de ne pas voir : la disponibilité du pétrole brut camerounais. Pour alimenter une raffinerie d’une capacité de 30 000 barils par jour, il faut pouvoir lui fournir environ 10,95 millions de barils par an. Regardons maintenant les rapports de l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE). Les chiffres sont cruels : la production d’hydrocarbures liquides du Cameroun est en chute libre. Elle est passée de 34,97 millions de barils en 2015 à seulement 23,88 millions de barils en 2023. Une dégringolade spectaculaire d’environ 32% en moins d’une décennie.
Un calcul rapide, accessible même aux élémentaires indique que pour 10,95 millions de barils requis sur une production nationale de 23,88 millions, cela représente près de 46 % de la production totale du pays. Près de la moitié de l’or noir national ! Le Cameroun se retrouve alors face à un arbitrage macroéconomique de haute voltige : Soit on réquisitionne la moitié de notre brut pour la raffinerie de Kribi afin de jouer la carte de la souveraineté énergétique locale. Conséquence immédiate : les exportations s’effondrent, et avec elles, les entrées de devises étrangères indispensables à la stabilité de notre balance commerciale. Soit on continue d'exporter pour maintenir le franc CFA à flot et préserver nos équilibres extérieurs, quitte à devoir importer du brut étranger (plus cher) pour faire tourner Kribi. Un non-sens industriel. Il faut le dire sans fioriture, une raffinerie n’est pas un simple jouet industriel que l’on pose sur une côte pour faire plaisir aux élites locales. C’est un curseur sensible entre énergie, devises, balance commerciale et finances publiques. Le choix est cornélien, et le silence des décideurs sur cette stratégie d'allocation est assourdissant. Il ne fait pas d doute qu’au fond, le projet CSTAR Kribi met en lumière le mal profond qui ronge les politiques publiques en Afrique centrale : ce fétichisme de l’infrastructure pour l’infrastructure. On budgétise, on inaugure à grands renforts de caméras, on coupe des rubans, mais on oublie le service rendu au citoyen.

L’impératif de clarté : le blanc-seing est terminé
Le succès de CSTAR ne se mesurera pas au nombre de tonnes d'acier déployées à Kribi ou à la beauté architecturale de ses cuves de stockage. Le succès se mesurera à sa capacité réelle et mesurable à : - Éliminer définitivement les pénuries de carburant à la pompe qui paralysent régulièrement Douala et Yaoundé ; - Stabiliser durablement les prix sans contraindre l’État à injecter des centaines de milliards de subventions qu'il n'a plus ; - Éviter de créer une nouvelle dépendance budgétaire où la formule de prix du carburant viendrait enrichir des intermédiaires au détriment du consommateur final. Si Kribi doit devenir une charge implicite pour l'État, un gouffre financier que le contribuable devra perfuser chaque année comme ce fut trop souvent le cas pour la SONARA, alors ce projet aura échoué avant même d'avoir traité son premier baril. C’est vrai que le principe d’une nouvelle raffinerie à Kribi mérite d'être soutenu. Le Cameroun a besoin d'indépendance, et l'enlisement du dossier SONARA exige des alternatives crédibles. Mais ce soutien de principe ne saurait être un chèque en blanc délivré à des technocrates adeptes de l’opacité.
L'opinion publique, les partenaires au développement et les observateurs économiques doivent exiger une transparence totale et immédiate sur : - La structure exacte des coûts et la provenance des 420 milliards restants ; -L'identité des bénéficiaires effectifs de la SPV ; - Le calendrier réel d'exécution, loin des promesses démagogiques ; - Et surtout, le plan d'affaires macroéconomique liant la SNH, la SPV et le ministère des Finances concernant la gestion du brut national. La souveraineté énergétique est un noble combat, indispensable pour l'avenir des générations futures du Cameroun. Mais attention à ce que ce slogan politique à la mode ne se transforme pas, demain, en une vulnérabilité budgétaire silencieuse qui finira par hypothéquer le peu de marge de manœuvre financière qu'il reste à notre pays. Pour l’instant, sous la conduite de la Présidente du Conseil d'Administration de la CSTAR, Mme Nathalie Moudiki, les membres des Conseils d’Administration de CSTAR et CSTAR Petroleum, se sont réunis à Dubaï, le 6 décembre 2025, pour faire le point sur le niveau de l'avancement du Projet de construction de la future raffinerie de pétrole à Kribi, depuis la pose de la première pierre, effectuée, le 17 juillet 2025, avec un dépôt de stockage associé. Il en est ressorti un satisfecit des avancées sur le terrain. Sur le site de Mboro par exemple, à quelques kilomètres du Port en Eau Profonde de Kribi, la base vie de l'entreprise de construction est déjà opérationnelle.
Mathieu Nathanaël NJOG



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