Le grand carnaval de Camrail et Sécuroute peut-il réduire le nombre de décès aux passages à niveau
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 1 jour
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SECURITE FERROVIAIRE
Le 18 juin 2026, Yaoundé a vibré au rythme d’une de ces grand-messes communicationnelles dont notre triangle national a le secret. À l’occasion de la 18ème Journée internationale de sensibilisation aux passages à niveau, la Camrail (filiale du géant Africa Global Logistics - AGL) et son partenaire historique de la société civile, Sécuroute sont sortis des bureaux feutrés pour prêcher la bonne parole. Le slogan de l’année ? « Vigilance aujourd’hui, en sécurité demain ».

Le thème de la 18ème Journée internationale de sensibilisation aux passages à niveau qui s’est célébrée le 18 juin 2026 était intitulé : « Vigilance aujourd’hui, en sécurité demain ». Un bien beau refrain pour une triste réalité : le tableau de bord des voies ferrées camerounaises ressemble de plus en plus à un registre de morgue. En 2025, ce sont 27 vies qui ont été fauchées sur le ballast. Vingt-sept familles endeuillées, auxquelles s'ajoute le recensement de plus de 90 passages clandestins qui parsèment notre réseau ferroviaire comme autant de roulettes russes urbaines. Alors, face à ce carnage permanent, une question s'impose, loin des communiqués de presse lissés par les Agences de communication : qui est le véritable responsable de ce sang versé sur le rail ? On ne peut pas enlever à l’ONG Sécuroute sa constance. Voilà plus de quinze ans que Martial Missimikim et ses équipes battent le pavé aux côtés du concessionnaire ferroviaire. Le diagnostic posé par le coordonnateur de Sécuroute est, techniquement, d’une implacable logique : « Le train n’a pas les capacités de freinage spontané autant que le véhicule et la moto. Le rapport de force étant donc en faveur du train... » Certes. Mais à force de répéter cette lapalissade physique d'année en année, l'action de Sécuroute commence cruellement à ressembler à une ambulance qui arrive après la mort.
Le syndrome d’un investissement homéopathique
Distribuer des dépliants aux conducteurs de motos-taximen à Etoudi ou faire des grands gestes au passage à niveau de l’Hôpital Général ne ressuscitera pas les victimes de 2025. La sensibilisation à la petite semaine a montré ses limites. Quand le mal est structurel, l'incantation morale ne suffit plus. Sécuroute fait un travail appréciable, certes, mais il se cantonne au rôle de palliatif dans un système qui a besoin d'une chirurgie lourde. Derrière le rideau de fumée de la responsabilité citoyenne, se cache le principal concerné : Camrail. Le concessionnaire aime rappeler qu'il a, avec l'aide du Gouvernement camerounais et de la Banque Mondiale, automatisé six passages à niveau. Six sur l'ensemble d'un réseau national qui en compte plus et qui s'étend sur des centaines de kilomètres et traverse des métropoles de millions d'habitants comme Douala et Yaoundé. C'est à la fois dérisoire et insultant pour l'intelligence des Camerounais. Où sont les équipements de dernière génération ? À l’heure de l’intelligence artificielle, des barrières automatiques connectées et de la surveillance vidéo par capteurs, Camrail continue de s'en remettre à la vigilance d’un motard pressé ou à la chance d'un piéton distrait.

L'entreprise, adossée à la puissance financière d'AGL, doit faire beaucoup plus : - La modernisation massive par l’automatisation systématique de tous les passages à niveau légitimes. – L’éducation de masse permanente afin de ne pas se contenter des événements d'un jour. Ce qui va permettre d’intégrer le risque ferroviaire dans l'apprentissage du permis de conduire et dans les programmes scolaires des zones riveraines. – La sanctuarisation des voies par la construction de véritables barrières physiques infranchissables là où le train traverse nos cités populeuses. Mme Doudou Juliette Kemadjou, Coordinatrice exploitation Centre à Yaoundé, affirme fièrement sur le terrain : « Notre comportement aujourd’hui permet effectivement de mettre en sécurité des vies demain ». C'est joliment dit, mais cela s'applique d'abord à sa propre hiérarchie. Le comportement d'investissement de Camrail aujourd'hui déterminera le nombre de cercueils demain. Pour bien comprendre l'ampleur du fossé entre les discours et la réalité, jetons un œil sur la répartition des incidents qui ont coûté la vie à nos compatriotes. Le paradoxe est saisissant : la majorité des drames (24 sur 28 répertoriés dans la dynamique récente) se produisent sur des passages dits « autorisés » ! Ce chiffre à lui seul démonte l'argumentaire commode de « l'incivisme des populations ». Si les usagers meurent là où la traversée est légale, c'est que la sécurisation des infrastructures publiques de Camrail est défaillante.
L'incivisme des populations : Le coupable idéal
Bien sûr, le comportement des riverains, des automobilistes et des conducteurs de mototaxis d'Elig-Edzoa ou de l'Abattoir à Yaoundé, et de Nyalla Château, Nyalle Ecole, et PK 5 à Douala pour ne citer que ces quelques passages à niveau, est loin d'être irréprochable. Forcer le passage sous le nez d'une locomotive de plusieurs tonnes relève d'une forme de suicide socialement accepté. Le sport national consiste à défier le rail. Mais cet incivisme naît aussi de l'absence de solutions alternatives. Quand une ville grandit sans passerelles piétonnes adaptées, sans tunnels routiers sous la voie ferrée (Comme à La gare de Bassa), les populations créent leurs propres passages. Les 90 lignes clandestines recensées ne sont que le symptôme d'une faillite conjointe de l'urbanisme d'État et de la surveillance du réseau par le concessionnaire. Chaque 18 juin, on assiste au même balai dans les villes différentes : On prend des photos avec les syndicats de transporteurs, on fait sourire les officiels devant les caméras de la télévision nationale, et on se donne rendez-vous l'année suivante. Le Cameroun ne peut plus se contenter de cette politique du spectacle. Si Camrail veut honorer son statut de leader logistique, elle doit cesser de rejeter la faute exclusive sur le « comportement » des usagers. L'éducation des masses doit être financée à la hauteur des bénéfices générés par le rail, et les équipements de pointe doivent cesser d'être des exceptions négociées à coup de crédits internationaux pour devenir la norme. Sinon, la prochaine campagne de sensibilisation ne sera qu'un énième exercice de relations publiques sur fond de marche funèbre.
Mathieu Nathanaël NJOG



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