Le MINPMEESA et le réseau des CGA enclenchent une thérapie de choc pour sortir le secteur privé de l’informel
- Mathieu Nathanaël Njog
- il y a 2 jours
- 5 min de lecture
SÉCURITÉ FISCALE ET ACCOMPAGNEMENT DES PME
Le Ministère des Petites et Moyennes Entreprises et la Fédération des Centres de Gestion Agréés ont donné le coup d’envoi, ce 1er septembre à la Salle des Fêtes d'Akwa, de la 11ème édition des Caravanes nationales de sensibilisation. Derrière les courbettes d'usage et la phraséologie institutionnelle, la rencontre met en lumière les fractures d'un modèle d'encadrement fiscal en pleine crise de croissance : plafonds financiers inadaptés, réticences d'un secteur privé allergique à la formalisation et zèle variable des services de la Direction Générale des Impôts. Plongée dans les coulisses d’un dialogue de sourds où l’économie nationale joue sa compétitivité.

C’est un rituel immuable du microcosme politico-économique camerounais, avec ses décors feutrés, ses allocutions tirées au cordeau et son parterre d'autorités administratives tirées à quatre épingles. Un an jour pour jour après l'étape de Bertoua, la ville de Douala, poumon économique et capitale indocile de l’initiative privée abrite depuis ce mardi 1er septembre 2026 la 11ème édition de la Caravane Nationale de Sensibilisation des Petites et Moyennes Entreprises (PME) sur les Centres de Gestion Agréés (CGA). Dans le décor surchauffé de la mythique Salle des Fêtes d'Akwa, le gratin de la bureaucratie sectorielle, les pontes de la fiscalité locale et une poignée de capitaines d'industrie de quartier se sont donnés rendez-vous sous la présidence effective du le Ministre des Petites et Moyennes Entreprises de l’Economie Sociale et l’Artisanat (MINPMEESA), Achille Basselikin accompagné du Gouverneur de la région du Littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua et son état-major. Au menu des deux jours de travaux, un intitulé aux allures de dogme administratif : « Optimisation du dispositif d'accompagnement des entrepreneurs dans les CGA : Défis, stratégies et perspectives ». Mais au-delà du vernis de la rhétorique officielle et du satisfecit de façade, la rencontre d'Akwa résonne comme un aveu d'impuissance partagé. Vingt ans après les premières réformes sur l'assainissement du tissu économique national, le Cameroun peine toujours à convertir ses milliers d'opérateurs informels aux vertus de la comptabilité régulière et de la citoyenneté fiscale.
Un marché de dupe ?
Sur le papier, le pacte républicain proposé par les pouvoirs publics aux acteurs du petit commerce et de l'artisanat local ressemble pourtant à une aubaine inespérée. En adhérant à un Centre de Gestion Agréé, le petit entrepreneur bénéficie d'une tenue de compte professionnalisée, d'un encadrement sur mesure face aux arcanes du Fisc et, surtout, d'un levier fiscal d’une redoutable efficacité : un abattement substantiel de 50 % sur l'Impôt Général Synthétique (IGS), conforté par la loi n° 2024/020 du 23 décembre 2024. Une passerelle d'or censée sécuriser les capitaux, rassurer les banques et immuniser les contribuables de bonne foi contre le couperet des contrôles intempestifs. Pourtant, dans la pratique, le divorce entre la théorie fiscale et la réalité des comptoirs de Douala frôle parfois le grotesque. Sur le terrain, l'opérateur économique moyen, étranglé par la baisse du pouvoir d'achat et la pression des charges, continue d'assimiler les frais d'adhésion au CGA à une taxe supplémentaire de trop. Une confusion tenace que la Fédération des Centres de Gestion Agréés du Cameroun (FCGA) tente désespérément de dissiper. « Le CGA n'est pas un intermédiaire fiscal de plus, c'est le partenaire de survie et de croissance de la PME », s'échine à répéter le réseau associatif. Mais la pédagogie se heurte au scepticisme de contribuables habitués à raser les murs pour échapper aux foudres de l'administration.

La fracture des seuils et l’impuissance des textes
Porte-voix de ce réseau d'encadrement en première ligne, le Président national de la FCGA, Mouliom Mazou, n'a pas hésité à poser le fer dans la plaie lors de sa prise de parole. Avec une franchise feutrée mais incisive, le patron de la Fédération a dressé le bilan des avancées obtenues depuis l'étape de l'Est notamment la signature de chartes de formation avec la Direction Générale des Impôts (DGI), l'adoption d'un Code d'Éthique et de Déontologie, ou encore l'obtention d'une vitrine hebdomadaire sur les antennes de CRTV News avec l'émission Le Fisc et Nous. Mais le diagnostic technique est bien plus sévère dès lors qu'on aborde la cohérence des textes juridiques. Principale hérésie dénoncée à la tribune : l'abaissement brutal du plafond de chiffre d'affaires conditionnant l'accès aux CGA, récemment ramené de 250 à 100 millions de FCFA. Une décision comptable à la logique impénétrable qui crée une rupture béante avec la loi n° 2010/001 du 13 avril 2010 portant promotion des PME. En fixant le plancher de la Moyenne Entreprise à 100 millions de FCFA, la réglementation actuelle exclut purement et simplement l'ensemble des Moyennes Entreprises du bénéfice de l'encadrement par un CGA. Une absurdité institutionnelle qui asphyxie la base taxable documentée au moment même où l'État cherche à élargir son assiette. Face à ce mur d'incohérences, la FCGA a engagé un bras de fer en règle avec la tutelle pour faire inscrire le relèvement du plafond à 250 millions de FCFA dans la future Loi de Finances 2027. À ce flou réglementaire s'ajoute l'inertie, voire la résistance passive de la bureaucratie fiscale de terrain. Malgré les notes circulaires de la hiérarchie centrale rappelant que l'abattement de 50 % s’applique sans condition de chiffre d’affaires à tous les adhérents à l’IGS, certains Centres Régionaux des Impôts continuent de multiplier les interprétations locales et les tracas administratifs. Preuve du dialogue de sourds qui persiste : sur la douzaine de correspondances officielles adressées en décembre 2025 par la FCGA aux chefs de centres régionaux du pays pour établir des cadres de concertation permanents, seule la Région de l’Est a daigné apporter une réponse formelle à ce jour.
Douala, théâtre d'un sursaut indispensable
Face à ce constat en demi-teinte, la municipalité de Douala et les autorités régionales du Littoral tentent de jouer les arbitres incitatifs. Pour la capitale économique, où la frontière entre le négoce formel et l'économie informelle demeure plus poreuse qu'ailleurs, l'enjeu dépasse le simple rendement fiscal. Il s'agit de la viabilité même du tissu urbain et de l'emploi des jeunes. La Communauté Urbaine de Douala, par la voix de ses représentants, a ainsi réaffirmé sa volonté de ne plus être un simple spectateur passif, mais d'offrir une plateforme d'accueil et d'appui institutionnel pour amener les commerçants du sous-bois vers les circuits officiels de financement. Au-delà de la messe institutionnelle d'Akwa et des stands d'exposition dressés pour l'occasion, le message adressé aux entrepreneurs est clair : la tolérance administrative s'amenuise et la numérisation à marche forcée des procédures d'immatriculation ne laissera bientôt plus de place aux clandestins du fisc. La Caravane de Douala s'achèvera ce 2 septembre. Il restera alors à vérifier si le discours de vérité délivré dans la cité économique par le MINPMEESA, Achille Bassekilin réussira à transformer la défiance des acteurs de terrain en une adhésion massive, condition sine qua non pour bâtir une économie nationale enfin structurée, résiliente et compétitive.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste desQuestion Economiques



.jpeg)
Commentaires