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Une chevauchée de deux projets de dépôts pétroliers met le ciel de Kribi sous une zone de hautes turbulences


 HYDROCARBURES

Au Cameroun, la gouvernance de l'or noir offre parfois le spectacle saisissant d'un appareil étatique déboussolé, où les trajectoires se croisent dans un assourdissant vacarme décisionnel. À l'image d'un avion de ligne dérivant sous pilotage automatique pendant que l'équipage se dispute la gouverne en plein vol, la politique nationale de stockage et de distribution des produits pétroliers traverse une tempête d'une rare violence institutionnelle.


En ligne de mire : le contrôle stratégique des infrastructures pétrolières de la cité balnéaire et portuaire de Kribi. Une guerre d'usure, de territoire et d’influence oppose désormais au grand jour la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) et la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP). Deux géants publics engagés dans un doublon infrastructurel et financier de plusieurs centaines de milliards de FCFA, que même les « Très Hautes Instructions » de la Présidence de la République ne parviennent plus à arbitrer. La cacophonie a franchi un cap décisif ce 26 août 2026 à Douala. Lors d’une rencontre très médiatisée avec un parterre d’investisseurs et de banquiers, la Direction Générale de la SCDP a affiché ses ambitions : lever 150 milliards de FCFA (100 milliards en monnaie locale et le reste en euros) pour construire le Dépôt Pétrolier de Kribi (DPK S.A.). Accompagnée des cabinets PG & Partners et Matha Capital, la Directrice Générale de la SCDP (et Présidente du Conseil d'Administration de DPK S.A.), Mme Véronique Moampea Mbio, flanquée de Patrice Etame Etame, nommé DG de la nouvelle entité le 17 août dernier, a déroulé un plaidoyer bien ficelé pour rassurer les bailleurs. Le projet comprend la construction d'un pipeline, d'un terminal de stockage d'hydrocarbures de 140 000 m³ et d'une unité de GPL de 12 000 tonnes métriques dans sa première phase. Pour garantir le remboursement, le gouvernement a préparé le terrain en créant une ligne dédiée dans la structure des prix des produits pétroliers. Cyrus Ngo'o, Directeur Général du Port Autonome de Douala et Administrateur de la SCDP, a apporté l'onction du Conseil d'Administration, confirmant la faisabilité du projet et son impact positif attendu sur le marché des hydrocarbures au Cameroun.

Un doublon industriel à 270 milliards de FCFA

Le problème ? À quelques kilomètres de là, la SNH mène déjà tambour battant son propre projet géant à Lolabé : une raffinerie modulaire couplée à un dépôt stratégique de 250 000 à 350 000 m³, porté par le consortium CSTAR (SNH, Tradex, Ariana Energie/RCG). La SNH a d'ores et déjà sécurisé 120 milliards de FCFA auprès de BGFIBank Cameroun et d'un consortium bancaire, et la phase active de construction est engagée. Pour bon nombre d'experts du secteur de l'énergie, ce double démarchage bancaire relève du non-sens économique et d'une rupture de périmètre institutionnel. Historiquement et juridiquement, la répartition des rôles dans le secteur pétrolier (amont et aval) au Cameroun est pourtant limpide : - SNH (Amont) : Exploration, production et gestion des participations de l'État dans les gisements d'hydrocarbures. - SONARA (Raffinage) : Transformation du brut (mise à l'arrêt depuis l'incendie de 2019). - SCDP (Aval) : Stockage sécurisé, gestion des stocks de réserve stratégiques et distribution logistique sur l'ensemble du territoire national. En investissant le segment des dépôts de stockage de masse pour les produits finis importés ou raffinés, la SNH franchit la frontière de l'aval pétrolier et empiète directement sur le périmètre de la SCDP. « Construire deux dépôts pétroliers de taille colossale sur le même nœud logistique à Kribi pour un coût total dépassant 270 milliards de FCFA est une aberration économique. Cela démontre l'incapacité de l'État à coordonner ses propres entreprises publiques », confie sous couvert d'anonymat un expert financier basé à Douala.


L'impuissance de l'arbitrage étatique

Cette rivalité frontale entre la SCDP et la SNH met en lumière une fracture plus profonde au sein de l'appareil d'État. Alors que les arbitrages ministériels et les réorientations budgétaires devraient imposer une mutualisation des équipements (la SNH stockant, la SCDP gérant la logistique et le réseau national), les deux entités évoluent dans une autonomie quasi totale, rivalisant d'offensives médiatiques et financières. Même l'évocation récurrente des « Très Hautes Instructions » présidentielles ne semble plus suffire à siffler la fin de la récréation. Chaque camp avance ses réseaux, ses conseils financiers et ses banques partenaires, créant une confusion lisible chez les investisseurs internationaux. Alors que la SCDP donne rendez-vous dans deux mois pour la finalisation de son schéma financier, la question demeure : le Cameroun a-t-il les moyens de s'offrir deux mégastructures concurrentes à Kribi pour faire la même chose, au moment même où ses finances publiques restent sous la surveillance étroite des bailleurs de fonds internationaux ? En l'absence d'un coup de barre ferme au sommet de l'État, l'avion de la politique pétrolière nationale poursuit sa trajectoire aveugle, au risque de subir de violents trous d'air financiers.

Mathieu Nathanaël NJOG

Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions pétrolières                                                           

Indicateur / Caractéristique

Projet DPK (SCDP)

Projet CSTAR / Lolabé (SNH)

Promoteur principal

SCDP (S.A. projet DPK)

SNH (Coentreprise CSTAR)

Capacité de stockage

140 000 m³ (extensible à 280 000 m³)

250 000 à 350 000 m³

Coût estimé

150 milliards FCFA

120 milliards FCFA

Arranger / Financiers

Matha Capital / PG & Partners

BGFIBank Cameroun & Pool local

Infrastructures annexes

Pipeline & Terminal GPL (12 000 MT)

Raffinerie modulaire (30 000 b/j)

Localisation

Zone Portuaire de Kribi

Lolabé (250 hectares)

 


 
 
 

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