Le nouveau mirage sur les rails du Renouveau avec en prime le baiser de la bauxite
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 2 jours
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ÉDEA-KRIBI-LOLABE-CAMPO
Sous les lambris dorés du Ministère des Transports, l’atmosphère était aux grands jours, à la bise républicaine et aux sourires de commande. Le Ministre Jean Ernest Massena Ngallè Bibéhe, drapé dans l’onctuosité des certitudes gouvernementales, a paraphé un énième protocole d'accord. Autour de la table, le gotha du capitalisme de transition : Philippe Labonne, le successeur désigné du règne Bolloré sous la bannière d’Africa Global Logistics (AGL), et Rana Pratap Singh, le visage de CAMALCO, filiale de l'australien Canyon Resources.

Africa Global Logistics eprésenté par son Président Philippe Labonne, a signé le 4 juin 2026 à Yaoundé, avec l’État du Cameroun, représenté par le Ministre des Transports Jean Ernest Massena Ngallè Bibéhe et le patron de Camalco, Rana Pratap Singh un mémorandum d’entente (un « MoU », pour faire moderne et sérieux) marquant une étape majeure dans la structuration de ce projet stratégique qui renforcera la connectivité entre les zones de production, le Port de Kribi et les territoires du Sud du pays. L’objet de cette sainte alliance ? Le projet de ligne ferroviaire Édéa-Kribi-Lolabé-Campo. Un serpent de fer destiné à convoyer la bauxite mythique de Minim Martap (144 millions de tonnes de promesses sous terre) vers les terminaux du Port Autonome de Kribi (PAK). À en croire le communiqué officiel, ce corridor transportera 10 millions de tonnes de minerai par an pour un investissement de 446 millions de dollars (environ 223 milliards de FCFA). Merveilleux. Sur le papier, l'économie camerounaise ne va pas seulement avancer, elle va s'envoler. Mais dans la vraie vie, celle que le contribuable paie au prix fort, ce projet ressemble à s'y méprendre à un autre fantôme des placards de la coopération bilatérale : le chemin de fer Garoua-N’Djamena. Une arlésienne qu’on ressort à chaque sommet Tchad-Cameroun pour amuser la galerie et meubler les discours d'intégration sous-régionale, pendant que les transporteurs routiers continuent de s'esquinter les essieux sur des pistes lunaires.
Il faut avoir la mémoire courte – ou un portefeuille bien garni – pour croire que le simple changement de logo de Bolloré à AGL va miraculeusement moderniser le réseau ferroviaire national. Rappelons que MSC a racheté les actifs de Bolloré Logistics pour la coquette somme de 5,7 milliards d’euros (environ 3 727,8 milliards de FCFA) en 2022. Un jackpot historique pour les barons de la Françafrique, mais qu'en reste-t-il pour le Transcamerounais ? Rappelons que lorsque Vincent Bolloré s'est installé dans les valises de Marafa Hamidou Yaya (alors puissant SGPR aujourd’hui en cellule), le Groupe français n'avait aucune expertise ferroviaire. Le géant sud-africain de la logistique avait été balayé d'un revers de main. Le résultat ? Une concession obtenue pour des clopinettes, assortie du bonus du pipeline de 400 milliards de FCFA. Pendant des décennies, pas un seul kilomètre de rail neuf n'a été posé. Pire, le pays a payé le prix du sang à Éséka. Le rapport d’enquête commandé par le Ministre d’Etat, Secrétaire Général de la Présidence de la République (ME/SGPR) Ferdinand Ngoh Ngoh avait pourtant mis à nu la gestion de Camrail : wagons obsolètes, locomotives sans freins opérationnels, infrastructures délabrées. Après avoir sucé la moelle du rail et des terminaux portuaires (avant son expulsion du Port de Douala au profit de la Régie), le Groupe français a passé le relais à AGL.

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Philippe Labonne souligne qu’AGL, déjà opérateur majoritaire de Kribi Conteneurs Terminal et de la zone industrialo-logistique de Kribi, mettra son expertise portuaire et ferroviaire au service de corridors intégrés performants. De son côté, CAMALCO, créée en 2018, contribue quant à elle au développement du secteur minier national à travers des investissements structurants. Filiale camerounaise de Canyon Resources et porteuse du projet Minim Martap, avec plus de 23 000 collaborateurs dans 51 pays dont 3 000 au Cameroun, AGL se positionne comme premier opérateur multimodal africain. AGL, le géant de la logistique portuaire ayant racheté Bolloré Logistics, vient de se positionner comme acteur majeur dans la construction du chemin de fer qui part de Kribi Camp vers le terminal minéralier de Lolabé. Elle mise sur des partenariats logistiques pour assurer la durabilité de la filière. Aujourd'hui, AGL se vante d'avoir injecté 3,3 milliards de FCFA pour 1 835 barres de rails (environ 34 km). Une broutille. Le réseau existant (Douala-Yaoundé, Yaoundé-Ngaoundéré) survit par anesthésie générale. Comment un opérateur qui peine à entretenir l'existant pourrait-il sortir de terre une ligne complexe reliant Édéa à Campo en passant par le relief accidenté du Sud ? Ce deal sino-indo-franco-camerounais remet au goût du jour les prophéties du regretté Christian Penda Ekoka. L’économiste reprochait vertement à Louis Paul Motaze d’endetter l'État dans des infrastructures lourdes qui auraient dû être entièrement financées et construites par les opérateurs miniers eux-mêmes.
Les Américains ont construit le pipeline et le terminal flottant de Kribi sur leurs propres deniers. Pourquoi le contribuable camerounais devrait-il encore partager les risques financiers d'une ligne destinée en priorité à l'évacuation de la bauxite de CAMALCO ? Certes, la loi n°2023/010 du 25 juillet 2023 régissant le secteur ferroviaire a suscité une réelle effervescence. Certes, le Port de Kribi affiche des indicateurs flatteurs avec 555 398 EVP traités en 2025 et 12,7 millions de tonnes de marchandises. L'intégration du rail est une urgence absolue pour massifier le transport. Mais entre la promulgation d'une loi et le premier coup de pioche, il y a le gouffre de la bureaucratie camerounaise et des financements hypothétiques. Le Plan national de développement ferroviaire dort sur la table du Prince à Etoudi. Pendant ce temps, les Ministres signent des papiers qui engagent l'« actualisation des études », le « montage financier » et la « conception ». En clair : on n'a pas encore le premier franc CFA pour ce projet. On vend du rêve à Campo et à Lolabé, des localités qui attendent toujours de voir les retombées réelles du complexe portuaire sur leur quotidien. Les communications officielles du Gouvernement excellent dans l'art de l'annonce pompeuse. Le mémorandum d'Édéa-Kribi-Campo-Lolabé est une belle opération de relations publiques pour AGL qui cherche à blanchir son image post-Bolloré, et pour CAMALCO qui doit rassurer ses actionnaires à la bourse d’Australie. Pour le Camerounais lambda, ce n'est pour l'instant qu'un train de papier qui n'arrivera jamais en gare. Les rails de la communication politique sont décidément les plus rapides du monde.
Mathieu Nathanaël NJOG



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