Le projet est un serpent de mer à 400 milliards de FCFA qui se joue avec le retour en force du géant TIL
PORT EN EAU PROFONDE DE LIMBE
Quinze ans après sa formulation initiale, le projet du port en eau profonde de Limbé sort-il enfin de sa léthargie ou assiste-t-on à un nouveau tour de manège technico-financier ? Alors que les concessions antérieures se sont volatilisées dans des conditions souvent sibyllines, le géant suisse Terminal Investment Limited (TIL), bras armé du transporteur MSC, effectue un retour en force remarqué dans les bureaux du Premier ministère. Entre un chèque annoncé de plus de 400 milliards de FCFA, des visites de chantier d'urgence dans le Sud-Ouest et un corridor routier Bekoko-Limbé-Idenau sous perfusion britannique, autopsie d'une relance au parfum de rattrapage stratégique.

Légende : Etat actuel du port de Limbe
Dans les corridors feutrés de l'immeuble Étoile, l'atmosphère des grands jours de cadrage économique avait comme un air de déjà-vu. Le 15 juillet dernier, le Premier ministre, Chef du Gouvernement, Chief Joseph Dion Ngute, présidait une séance de travail au sommet. À sa table : le Groupe Terminal Investment Limited (TIL) Sarl, conduite par son Directeur Général, David El-Bez, sous le regard attentif et diplomatiquement appuyé de l'ambassadeur de Suisse au Cameroun. L’enjeu ? La relance précipitée ou programmée du projet de développement du port en eau profonde de Limbé, ce fameux troisième pôle maritime promis depuis plus de quinze (15) ans par le Chef de l'État dans le cadre des grandes réalisations nationales, mais régulièrement noyé dans les méandres administratifs et les arbitrages occultes. Pour qui observe à la loupe les dynamiques portuaires du Golfe de Guinée, la scène ne manque pas de piquant. Voilà une infrastructure estimée à plus de 400 milliards de FCFA, censée devenir le verrou stratégique du Cameroun vers le Nigeria et l’Afrique de l’Ouest, que l'on dépoussière en urgence absolue. À peine deux semaines avant cette audience, l’instruction du Premier ministre était tombée comme un couperet : il faut accélérer la relance du projet du port de Limbé. Dont acte. Mais derrière la communication polie des salons d'apparat, les questions de fonds demeurent intactes : pourquoi ce projet a-t-il stagné durant une décennie et demi, laissant le champ libre à d'autres hubs régionaux, et comment le Cameroun compte-t-il cette fois verrouiller ses intérêts ?
L’armée de l’immeuble Étoile en mission d’inspection
Ceux qui ont de la mémoire au sein du sérail portuaire national se souviennent des épisodes précédents. Au fil des ans, plusieurs concessions et intentions de partenariat pour le port de Limbé se sont consumées de manière sibylline, dissoutes dans l'opacité des commissions interministérielles ou tuées dans l'œuf par des jeux d'influence géopolitiques. Des partenaires asiatiques et européens y ont tour à tour laissé leurs illusions. Aujourd'hui, c'est TIL qui revient en force. Et la société suisse ne vient pas en novice. Acteur mondial de premier plan dans la gestion des terminaux à conteneurs, TIL est le bras opérationnel du colosse Méditerranean Shipping Company (MSC). Au Cameroun, la pieuvre maritime a déjà poussé ses tentacules à Douala, à Kribi et sur le réseau ferré via Camrail. « Nous sommes venus à l'invitation des autorités camerounaises pour examiner les possibilités de développement du port en eau profonde de Limbe », a glissé David El-Bez à sa sortie d'audience. Derrière cette déclaration policée se dessine une réalité marchande brutale : TIL entend apporter son réseau maritime mondial et imposer ses standards techniques. Mais l'histoire récente des concessions infrastructurelles au Cameroun nous enseigne que la prudence doit être de rigueur. Quel sera le mode de financement et d'exploitation retenu ? S'agira-t-il d'un transfert de souveraineté déguisé sur un actif vital du Sud-Ouest ou d'un partenariat gagnant-gagnant dûment régulé ? Pour l'heure, Yaoundé et TIL se contentent de promettre la poursuite de « concertations techniques ». Le diable, comme toujours, se nichera dans les clauses financières définitives.
La preuve que le dossier brûle désormais les doigts du gouvernement s'est vérifiée dès le lendemain des assises de Yaoundé. Dès le 16 juillet, un émissaire de haut vol du Premier ministre a été dépêché sur le terrain dans le Sud-Ouest pour toucher du doigt la réalité des infrastructures satellitaires du futur Port Autonome de Limbé (PAL). Frédéric Mboto Edimo, Conseiller Spécial N°1 aux Services du Premier Ministre, a arpenté sans ménagement les sites stratégiques de Tiko, Idenau, Ngueme, Isongo et Bota. L'objectif : constater si le terrain répond enfin aux volontés politiques. Les constats dressés lors de ce périple traduisent une course contre la montre : - L’accès au port de Tiko serait désormais pratiquement achevé, le nouvel axe routier insuffle un second souffle économique à cette localité. La livraison officielle est désormais martelée pour le 30 octobre 2026. - Le quai du port d'Idenau est en pleine Sa réhabilitation et son extension affichent un taux de réalisation de 64 %. Une performance jugée insuffisante par l’émissaire, qui a vertement sommé les prestataires d'accélérer la cadence. - L'équipement maritime (Tiko, Idenau, Bota) ont vu les diligences d'acquisition sont bouclées, mais le taux d'exécution sur le terrain plafonne encore à 44 %. Le rappel à l'ordre de Frédéric Mboto Edimo aux équipes projets a été cinglant : cette infrastructure ne doit souffrir d'aucun retard supplémentaire. Car au-delà du commerce maritime, c'est la stabilité économique et politique d'une région du Sud-Ouest meurtrie par les crises qui se joue en filigrane. Un port en eau profonde, aussi moderne soit-il, ne sert à rien sans des artères routières capables d'irriguer l'arrière-pays. Le Gouvernement l'a appris à ses dépens sur d'autres chantiers nationaux. Notamment celui du port en eau profonde de Kribi.

Légende : Mission d'inspection des chantiers préalabre du Conseiller Technique N°1
Le maillon routier Bekoko-Limbé-Idenau à 113 milliards de FCFA
C’est le sens du coup d'accélérateur donné quelques semaines plus tôt, le 19 juin 2026, avec la signature à Yaoundé d’un protocole d’entente (MoU) décisif entre le Ministère des Travaux Publics et le géant britannique PROPAV Infrastructure LTD. Ce projet de 113,18 milliards FCFA n'est pas un simple chantier d'enrobé. Structuré selon le modèle EPC+F (Engineering, Procurement, Construction and Financing) avec un portage financier britannique, il doit moderniser 107 Km de la RN3. C'est l'artère nourricière qui permettra de relier la jonction stratégique de Bekoko (porte de Douala) à Limbé et Idenau. Sans cette route, impossible d'assurer la fluidité du transport d'hydrocarbures depuis la Société Nationale de Raffinage (SONARA), ni de capter le gigantesque marché d'échanges agricoles et industriels avec le voisin nigérian. Après des années d’annonces en grande pompe suivies de longs silences radio, le dossier du port en eau profonde de Limbé semble enfin être entré dans une phase d'exécution coercitive. Entre l’appétit féroce du Groupe suisse TIL/MSC, le rouleau compresseur britannique sur l'axe Bekoko-Idenau et la pression directe d'un Premier ministre originaire de la région, le projet bénéficie d'un alignement d'astres inédit. Reste toutefois une énigme que la diplomatie économique de Yaoundé devra vite résoudre : quel sera le coût réel pour le contribuable camerounais de ce grand retour de TIL, après les faux départs du passé ? Le Cameroun saura-t-il imposer sa vision souveraine du développement portuaire ou se contentera-t-il de livrer une nouvelle concession clé en main à un conglomérat maritime mondial ? Le chronogramme arrêté pour octobre 2026 sur le terrain servira de premier juge de paix. L'opinion publique, elle, attend de voir si la promesse de Limbé sortira définitivement des cartons ou si elle rejoindra le Panthéon des mirages infrastructurels de la République.
Mathieu Nathanaël NJOG



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