Le réquisitoire de Maximilienne Ngo Mbé met les Etats africains face à l’amertume des droits humains bafoués
DAKAR
En ouverture du Forum des ONG à Dakar, en prélude à la 89e session de la CADHP, la patronne du REDHAC a livré une charge sans concession contre la faillite des services publics, le rétrécissement de l’espace civique et les reniements de la Charte africaine. Devant un prétoire continental interloqué, l’activiste camerounaise a rappelé aux gouvernants que le peuple assoiffé ne saurait se nourrir de simples incantations.

Dakar a beau revêtir ses plus beaux atours de fête pour accueillir, sous peu, les premiers Jeux olympiques de la jeunesse sur le sol africain, le miroir ne saurait tromper personne. En cette journée du 08 octobre 2026, au sein de l’enceinte surchauffée du Forum des ONG réuni en prélude à la 89e session ordinaire de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP), l’air était lourd. Un air saturé par les promesses non tenues et les désillusions accumulées d’un continent en mal de repères. Prenant la parole au nom du Comité de pilotage, face à un aréopage d’au moins trois cents figures de la société civile africaine et de la diaspora, de diplomates et d’invités de marque, flanquée notamment de la juge à la CPI Solomy Bossa, du représentant du Haut-Commissariat onusien Robert Kotchani, de la représentante spéciale Barrie Lynne Freeman et du Président de la CADHP Idrissa Sow, Maximilienne Ngo Mbé n'a pas sacrifié aux amabilités d'usage. Si elle a convoqué la proverbiale Teranga sénégalaise et cité avec élégance le proverbe wolof « Nit, nit ay garabam » (l’homme est le remède de l’homme), c’était pour mieux planter les éperons dans le flanc des décideurs.
La Charte africaine à l'épreuve du gâchis
« Une seule main ne peut attacher un met de pistache », a lâché la Directrice exécutive du Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique centrale (REDHAC), citant la sagesse populaire pour mieux fustiger le coupable isolement des gouvernants. À l’approche du 40e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples adoptée à Nairobi en 1981, la militante a dressé un bilan au goût d'absinthe. Qu’avons-nous fait du texte fondateur ? Une relique que l’on contemple dans les sommets diplomatiques pendant que le citoyen lambda croupit dans la misère ? Invoquant Senghor pour mieux secouer les consciences, l’oratrice a martelé que la Charte n'a de sens que si elle irrigue le quotidien des plus vulnérables. Car sur le Continent, la réalité est triviale et cruelle : la soif tue, au sens propre comme au figuré. Alors que l’Union Africaine (UA) consacre son thème de l’année à l’accès à l'eau et à l'assainissement, Maximilienne Ngo Mbé a étalé les chiffres de la honte : plus de 400 millions d'Africains n’ont pas accès à l'eau potable, 800 millions sont privés d’assainissement élémentaire, et le déficit financier annuel pour combler ce gouffre frôle les 30 milliards de dollars (environ 15 000 milliards de FCFA). « L’Agenda 2063 ne se bâtira pas sur la soif ! », a-t-elle lancé d'une voix rauque de colère contenue. Quand les jeunes filles volent des heures à l'école pour porter des bassines d’eau salie, c'est le droit à la vie, à la santé et au développement qu’on assassine au quotidien.

L’eau changée en sang et la démocratie confisquée
Mais le diagnostic de la figure de proue du REDHAC va bien au-delà de la crise hydraulique. Dans une Afrique tenaillée par les dérèglements climatiques de 2025 et déchirée par des guerres fratricides, l’eau est devenue une cible, un enjeu, voire une arme de guerre. Des stations de pompage dynamitées aux puits empoisonnés, les conflits plongent des millions de déplacés et de réfugiés dans l’abîme, pendant que les discours de haine et la xénophobie gangrènent le pacte social. Sur le terrain politique, le tableau brossé par Maximilienne Ngo Mbé n’est guère plus reluisant. Démocraties de façade, tripatouillages électoraux, procès en sorcellerie contre l'opposition : la participation citoyenne est systématiquement verrouillée. Avec la véhémence qu'on lui connaît, la patronne du REDHAC a porté le fer dans la plaie de l'autoritarisme ambiant. Elle a dénoncé sans détour l’usage abusif du pouvoir d’État, les lois liberticides et le harcèlement quasi-inquisitorial qui vise les défenseurs des droits humains, les journalistes et les acteurs de la société civile. « Les organisations de la société civile ne sont pas des adversaires des États ! Les défenseurs des droits humains ne constituent pas une menace pour la stabilité ! », a-t-elle martelé, exigeant que cesse cette paranoïa d’État qui asphyxie la vitalité démocratique du continent.
L’impératif d’un sursaut républicain
Devant une salle acquise à sa cause mais saisie par la gravité du propos, Ngo Mbé a exigé un changement de paradigme immédiat. Pas de démocratie sans liberté de réunion, de parole et d'association ; pas de développement durable sans reddition de comptes et sans inclusion des plus marginalisés. L'Afrique ne se relèvera pas par la contrainte, mais par le respect intransigeant de la dignité humaine. Tout en saluant les efforts d'accueil des autorités sénégalaises et du Président Bassirou Diomaye Faye, le mot d'ordre laissé par la tribune du Forum des ONG sonne comme un ultimatum lancé aux institutions régionales et aux Chefs d'État qui se réuniront sous peu : le temps des messes basses et des faux-semblants est révolu. Les peuples africains n'attendent plus des déclarations d'intention, mais des actes. Dakar a entendu le cri du terrain ; reste à savoir si les palais présidentiels auront le courage de l'écouter.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé et des Enjeux et Questions des Droits Humains


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