Le Sénat tente de rallumer un moteur bridé par un Etat central en panne no comment
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 12 heures
- 4 min de lecture
RENCONTRE SENAT ET CTD
Sous les lambris dorés et le protocole pesant du Palais des Congrès de Yaoundé, le vendredi 3 juillet 2026, l’ambiance oscillait entre la gravité des grands jours et un parfum de déjà-vu institutionnel. La 2ᵉ édition de la Journée Annuelle de Rencontre et d’Échanges entre le Sénat et les Collectivités Territoriales Décentralisées (CTD) s’est ouverte en grande pompe. Le thème, ronflant à souhait, se voulait programmatique : « Les rapports de collaboration entre les Régions, les Communautés Urbaines et les Communes : état des lieux et synergies possibles ».

Placée sous le Haut Patronage du Premier Vice-Président du Sénat, du Lamido Aboubakary Abdoulaye, la grand-messe de ce 3 juillet 2026, organisée à l’hémicycle du Conseil Économique et Social affichait complet. Dans la salle, un inventaire à la Prévert du développement local : des Maires au front ceint de leur écharpe tricolore, des Présidents de Conseils régionaux en quête de légitimité, des émissaires du Ministère de la Décentralisation et du Développement Local (MINDDEVEL), et l’incontournable Fonds Spécial d'Équipement et d'Intervention Intercommunale (FEICOM), grand argentier des communes. Pourtant, derrière les sourires de façade et les poignées de main chaleureuses, le cœur n’y était pas vraiment. Car cette rencontre se tient dans un contexte de crise larvée, où la décentralisation camerounaise, vantée comme le remède miracle aux fractures nationales, est en réalité freinée des quatre fers par une administration centrale viscéralement jacobine. Placé sous le thème : « Les rapports de collaboration entre les Régions, les Communautés Urbaines et les Communes : état des lieux et synergies possibles » portait au centre des débats, un triptyque de griefs que les magistrats municipaux ne murmurent plus, mais hurlent désormais en coulisses. Le premier et sans doute le plus cruel, concerne l’amélioration de la disponibilité des moyens humains, matériels et financiers.
La loi est pourtant claire, dictée par le principe de la concomitance : tout transfert de compétence de l’État vers une Collectivité Territoriale Décentralisée (CTD) doit s'accompagner du transfert concomitant des ressources pour l'exercer. Sur le terrain, la réalité est tout autre. L'État central transfère les charges souvent les plus lourdes et les plus impopulaires (gestion des déchets, entretien des routes défoncées, dispensaires sans médicaments) mais garde jalousement les cordons de la bourse. Le chiffre de la discorde : les 15% de transferts de compétences et de ressources au CTD imposées par la loi dans le processus progressif de la décentralisation. C’est la part du budget de l’État qui, selon le Code Général des CTD de 2019, devrait être allouée à la Dotation Générale de la Décentralisation. En cette année 2026, le compte n’y est toujours pas. On navigue à vue, loin, très loin de ce seuil légal. L'administration centrale rationne les collectivités au compte-gouttes, transformant les Maires en mendiants de la République, obligés de faire le pied de grue dans les couloirs des ministères à Yaoundé pour obtenir des miettes de centimes additionnels communaux.

Subsidiarité en berne et chaos foncier
Le deuxième axe de cette Journée annuelle de rencontre et d’échanges entre le Sénat et les Collectivités Territoriales Décentralisées touchait à la chair même de nos cités : le renforcement de la compétence locale face aux défis urbains et fonciers. En vertu du principe de subsidiarité, ce qui peut être mieux géré à l'échelon local doit l'être par la commune ou la région. Or, l'urbanisme et le foncier restent des chasses gardées de l'État central et de ses redoutables Préfets et Gouverneurs. Les villes camerounaises étouffent, s'étendent dans l'anarchie la plus totale, rongées par les conflits fonciers. Les Maires et les Communautés Urbaines se retrouvent désarmés, spectateurs impuissants des superpositions de titres fonciers délivrés à Yaoundé ou des expropriations sauvages. Comment bâtir une synergie locale quand le Maire d'une Commune d'Arrondissement est court-circuité par le Maire de la ville (ex-Délégué du Gouvernement), lui-même paralysé par les arbitrages du MINDCAF ou du MINHDU ? Le chevauchement des compétences crée un imbroglio juridique qui profite aux réseaux de la spéculation foncière, privant les populations d’infrastructures de base. A cela s’ajoute, la dernière en date le retrait par le Ministère des Finances des prérogatives liées à l'émission et au recouvrement direct des impôts locaux. Même si le gouvernement a précisé que ce dessaisissement est pour le moment provisoire, cette mesure a suscité de vifs débats. Pour que la voix de l'arrière-pays porte, encore faudrait-il que ses représentants parlent d'une seule et forte voix. C’est le grand regret de cette édition. Face au rouleau compresseur de l’État jacobin, les regroupements de Maires : L’Association des Maires de Villes du Cameroun (AMV) et de municipalités l'Association faîtière des Communes et Villes Unies du Cameroun (CVUC) brillent par leur inaudibilité. Divisés par les chapelles politiques, muselés par la discipline de parti, la quasi-totalité des élus étant issus des rangs du parti au pouvoir, ces syndicats de défense des intérêts locaux sont devenus des chambres d'écho des décisions gouvernementales plutôt que des contre-pouvoirs. Là où l'on attendait une fronde légitime pour exiger le respect des textes, on assiste souvent à des motions de soutien et à des plaidoyers mielleux.
Le Sénat, arbitre ou complice ?
Conséquence : la collaboration permanente entre les acteurs locaux et nationaux, pourtant inscrite à l'ordre du jour du 3 juillet, reste un vœu pieux. Le dialogue est asymétrique. D’un côté, un pouvoir central omnipotent qui dicte ; de l’autre, des élus locaux qui subissent. Dans ce jeu de dupes, quel rôle peut réellement jouer la Chambre Haute du Parlement ? Constitutionnellement, le Sénat est le représentant des Collectivités Territoriales Décentralisées. À ce titre, la rencontre de vendredi se voulait une main tendue, un espace de catharsis. Le lamido Aboubakary Abdoulaye a, dans son discours, appelé à briser les cloisons et à bâtir des passerelles solides entre les Régions, les Communautés Urbaines et les Communes. Mais le Sénat saura-t-il s’affranchir de sa posture de spectateur bienveillant pour devenir le véritable avocat des territoires ? Pour l’instant, l'institution valide les lois de finances qui affament les Communes. Si la décentralisation au Cameroun ne veut pas mourir de sa belle mort, étouffée par la bureaucratie et le centralisme triomphant, il faudra bien plus que des journées d'échanges et des rapports de synthèse. Il faudra du courage politique. Celui de transférer le pouvoir, le vrai, et l'argent qui va avec. Faute de quoi, cette deuxième édition ne restera qu’une ligne de plus dans l'agenda d'une République qui excelle dans l'art de débattre pour ne rien changer.
Délphine M Nkengni



.jpeg)
Commentaires