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Le TPI de Douala-Bonanjo est-il devenu le temple du jeu des chaises vides ?

AFFAIRE BRIS DES SCELLES AU REDHAC

Le lundi 6 juillet 2026, la salle d’audience de cette juridiction a abrité le onzième acte d’une pièce dont le scénario semble écrit à l’encre de la mesquinerie bureaucratique. À l’affiche : l’État du Cameroun contre Me Alice Nkom et Maximilienne Ngo Mbe, respectivement Co-Présidente du Conseil d’Administration et Directrice Exécutive du Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale (REDHAC). Le motif invoqué, qui fait presque sourire tant il transpire le règlement de comptes à peine feutré : « Bris de scellés, rébellion et autres ».



Vingt-deux minutes. C’est le temps exact qu’il a fallu (de 10h00 à 10h22) pour liquider une audience que de nombreuses parties préparaient depuis des semaines. Vingt-deux minutes d’un silence pesant, interrompu par des aveux d’impuissance administratifs qui confinent au mépris flagrant des droits de la défense. Pourtant, le décor était planté. Le Président du tribunal, rappelant l’ordonnancement des débats, a précisé que cette onzième escale judiciaire avait été fixée à la demande expresse du Ministère Public pour ses réquisitions, devant être immédiatement suivies des plaidoiries du Conseil des prévenues. Mais au moment où la parole a été donnée à l’accusation pour qu’elle déballe ses arguments, le couperet de l’irréel est tombé. Le représentant de la loi, debout sur son banc, a confessé, sans ciller, que le dossier du REDHAC était « introuvable » parmi la pile des dossiers en sa possession. Un dossier volatil. Un dossier fantôme. Ce coup de théâtre de la onzième audience n'est pourtant que le prolongement d'un lourd passif d'absentéisme étatique. Il faut en effet rappeler que cette affaire, qui traîne en longueur devant le TPI de Douala-Bonanjo depuis le 7 avril 2025, est une habituée des faux départs. Au tout début de la procédure, ce n'était pas le Ministère Public qui jouait à l'inspecteur Gadget avec ses dossiers, mais la partie civile elle-même qui brillait par son incurie. Le Préfet du Wouri ou son représentant, le Sous-préfet de Douala 1er, ont en effet systématiquement fait piétiner le procès par leurs absences répétées et injustifiées lors des premières convocations. Ce ballet du vide institutionnel, où l'accusateur officiel de l'État dédaigne la barre qu'il a lui-même saisie, démontre à quel point le mépris du temps judiciaire est érigé en méthode de gouvernement dans ce dossier.

 

La justice comme bourreau

Hier, on attendait l'autorité administrative ; aujourd'hui, on cherche le dossier. On qualifie souvent la justice de monstre froid. On l’accepte ainsi, car cette froideur est le gage de l’impartialité, la garantie que le juge, dépouillé de ses passions humaines, n’obéit qu’à la balance exacte des faits et du droit. Mais au TPI de Bonanjo, la froideur a muté en une indifférence glaçante, pour ne pas dire en un sadisme judiciaire qui traite les justiciables non comme des sujets de droit à égalité avec l'État, mais comme de la chair à procédure. Comment comprendre que le titulaire du banc du Ministère Public, garant de l’action publique, décide de conserver par-devers lui l'entièreté d’un dossier pour s’en réserver la primauté de la gestion ce qui reste son droit le plus absolu tout en omettant d’informer la partie adverse de son empêchement ? Car la vérité est là : le magistrat attitré était en déplacement hors de la capitale économique pour un séminaire. Si la courtoisie et le respect élémentaire des droits de la défense avaient été de mise, un simple avis aurait évité un déplacement inutile. Au lieu de cela, l’accusation s’est tue, laissant le Conseil des prévenues se présenter à la barre pour s’entendre dire, dans une désinvolture totale, que les pièces du procès étaient confisquées ou égarées, provoquant un renvoi mécanique au 7 septembre 2026. Pendant ce temps, de l’autre côté de la barre, la reality humaine et logistique est passée par pertes et profits. On parle ici de Maître Alice Nkom et de Maximilienne Ngo Mbe, deux figures dont les agendas nationaux et internationaux sont d'une densité kilométrique. Pour honorer ce énième rendez-vous manqué, il a fallu annuler des missions cruciales, réaménager des calendriers à l'échelle du continent, et surtout s'imposer de longs trajets.



L’urgence d’un sursaut déontologique

Le Cameroun n’étant pas un salon feutré, se déplacer pour rejoindre Douala signifie emprunter des axes routiers interurbains que le sens commun qualifie, à juste titre, de véritables mouroirs. Prendre la route pour Bonanjo, c’est risquer sa vie. Pour quoi ? Pour s’entendre dire, en 22 minutes chrono, qu'un fonctionnaire est en séminaire et que ses collègues ne retrouvent pas ses papiers. Ce ne sont plus des procédures, ce sont des supplices logistiques et financiers que l’on inflige à des citoyennes. La justice ne peut pas, et ne doit pas, se comporter comme le tortionnaire des personnes qu'elle a la charge de juger. Ce dysfonctionnement systémique, qui frise le harcèlement judiciaire, ne relève pas d’une simple vue de l’esprit des militants des droits de l'homme. Le malaise est si profond qu’il a fini par faire craquer le vernis de la grande muette judiciaire. On comprend mieux, à la lueur de ces dérives quotidiennes, pourquoi le Ministre Délégué auprès du Ministre de la Justice, Jean De Dieu Momo, ainsi que le Conseiller du Ministre de la Justice, Michel Ange Angouin, se sont fendus récemment de deux sorties épistolaires retentissantes. Ces missives administratives, d'une rare gravité, n'étaient rien d'autre que des sommations déontologiques adressées aux magistrats camerounais. Il s'agissait de leur rappeler, avec la vigueur que commande la crise de confiance actuelle, la posture éthique qu'ils se doivent d'adopter pour redonner à la justice camerounaise ses lettres de noblesse perdues. La justice est par essence indépendante, et par ricochet, rigoureusement impartiale. Elle n'est pas le bras armé d'une administration revancharde, ni un instrument de harcèlement moral visant à saper le moral des voix dissidentes.

 

Le cri d'alarme du REDHAC

Le rôle des avocats, qu’ils soient du côté de la défense ou de la partie accusatrice, est d’éclairer le tribunal afin de concourir à la manifestation de la vérité. Mais pour que cette lumière jaillisse, encore faut-il que le Ministère Public accepte de jouer cartes sur table, sans dissimuler les dossiers sous le boisseau des absences tactiques. Dans un communiqué de presse portant le numéro 00123/06/07/2026 publié à l'issue de cette débâcle juridictionnelle, le REDHAC et sa Coalition Pays-Cameroun n'ont pas caché leur indignation. Tout en prenant acte de l’absence chronique du représentant de l’État et de la « disparition » momentanée du dossier, l’organisation condamne avec la dernière énergie ces manœuvres répétées qui durent depuis le 7 avril 2025. Onze audiences pour en arriver au néant pastoral. Le Tribunal de Première Instance de Douala-Bonanjo a ceci de particulier qu’il sait, avec une régularité de métronome, transformer la solennité de la justice en un théâtre de l’absurde. Au-delà du cas personnel de ses dirigeantes, le REDHAC lie cette parodie de procès à un contexte global beaucoup plus sombre. L'organisation exprime ses « vives inquiétudes » face à un climat sociopolitique et sécuritaire national lourd, exacerbé par les tensions consécutives à l’élection présidentielle du 12 octobre 2025. Le communiqué se mue alors en un plaidoyer politique et humanitaire, appelant le gouvernement camerounais à œuvrer pour l’apaisement social en libérant les journalistes, les défenseurs des droits humains et les militants politiques incarcérés, tout en exhortant le Sénat à réactiver la proposition de loi portant promotion et protection des défenseurs des droits humains au Cameroun. En attendant le 7 septembre prochain, une certitude demeure : à Bonanjo, la balance de la justice penche dangereusement du côté de l'arbitraire du temps qu'on gaspille et du mépris qu'on affiche. Et cela, aucune robe noire ou rouge ne saurait décemment le justifier.

Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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