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Le triomphalisme ministériel à l’épreuve du grand écart entre les chiffres et la réalité du terrain


BASSIN DU CONGO

À Yaoundé, la bureaucratie environnementale a sorti sa calculatrice et ses formules consacrées au cours de deux assises importantes : l’atelier sous-régional des 18 et 19 août 2026 à l’hôtel La Falaise, axé sur la « Gouvernance et coopération sous-régionale pour la conservation des forêts dans le Bassin du Congo », et la cinquième session ordinaire du Comité de pilotage du Programme à impact pour la gestion intégrée des paysages forestiers du Cameroun, qui célébrait l'an IV de son déploiement le 19 août à Soa sous la présidence du Ministre de tutelle, Hele Pierre. Entre réussites locales incontestables et périls systémiques globaux, retour sur les enjeux d'un massif de 286 millions d’hectares menacé d'asphyxie.


Dans la tiédeur moite de la capitale, le cérémonial est rodé : discours protocolaires, paraphes sur les rapports de performance et félicitations d'usage. Le Ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature et du Développement Durable (MINEPDED), emmené par Pierre Hele et flanqué de ses partenaires techniques dont le WWF, déroule son bilan quadriennal. Sur le papier, la mécanique du projet structurant amorcé en avril 2022 semble tourner à plein régime : - Gouvernance renforcée : Près de 1,19 million d’hectares d’aires protégées ont vu leur efficacité de gestion s'améliorer. - Restauration écologique : 16 000 arbres plantés, dont 4 300 pieds d’ébène et 11 700 arbres fruitiers, redonnent vie à 34 hectares de terres jadis dégradées. - Impact social et économique : Plus de 40 000 bénéficiaires directs ont été recensés (dont près de la moitié sont des femmes). Dans les segments clés du Tri-National de la Sangha (TNS) et du TRIDOM (Dja-Minkebe-Odzala), la vente légale des Produits Forestiers Non-Ligneux (PFNL) a injecté plus de 220 millions de FCFA dans les ménages ruraux, détournant les populations du braconnage. À cela s’ajoutent des indicateurs mis en avant par la tutelle : « 66 % de progression dans la gestion durable des paysages forestiers » et « 6 millions de tonnes de CO2 » séquestrées. Des chiffres qui soulagent la conscience des décideurs. Mais dès que l'on quitte les moquettes moelleuses des ateliers pour observer la canopée équatoriale, le tableau d'ensemble vire au sombre. Sur le terrain, le Bassin du Congo apparaît assiégé par l’appétit insatiable de l’agro-industrie, l'explosion des exportations de bois vers l’Asie et l’ombre des concessions minières. La bataille pour préserver le deuxième poumon vert de la planète se joue désormais sur un fil.

L’Asie a doublé le volume d’exploitation par rapport à l’époque de l’UE

Pendant que Yaoundé valide ses plans de travail budgétisés, le massif forestier d'Afrique centrale subit un assaut d’une violence inouïe. En trois décennies (1990-2020), la sous-région a perdu plus de 352 000 km² de couvert forestier, soit environ 8,5 % de sa superficie totale, l'équivalent de millions de terrains de football partis en fumée. La géopolitique du bois a basculé : désormais, près de 90 % de la ressource ligneuse coupée dans le Bassin du Congo prend la route de l'Asie, pour un volume d’exploitation qui a plus que doublé par rapport à l'époque où l’Union européenne constituait le principal marché. Derrière cette frénésie commerciale se cachent une déforestation accélérée, une fragmentation des habitats et une pression insoutenable sur le foncier communautaire. Le constat dressé par les acteurs de la société civile, réunis à Yaoundé à l'initiative de Green Development Advocates (GDA) ou à Douala sous l'égide du SAILD, est sans appel. Il ne s'agit plus seulement de coupe de bois, mais d’une dynamique d'accaparement. Exploration pétrolière, grands chantiers d'infrastructures, projets miniers et agro-industrie sauvage grignotent chaque jour un peu plus ce régulateur climatique mondial. Cette dynamique réduit progressivement les superficies forestières, accentue les conflits d’usage des terres et dégrade les écosystèmes, avec de lourdes répercussions sur la biodiversité, le climat et les populations riveraines. La conversion des forêts soulève ainsi des enjeux majeurs en matière de développement durable, de respect des engagements climatiques, de gouvernance foncière et de justice environnementale. Face à ces défis, les États, la société civile, les bailleurs et les communautés locales cherchent à promouvoir des approches conciliant conservation, développement économique et respect des droits des populations dépendantes des ressources naturelles.


Le mirage du développement et l’urgence planétaire

Sur le terrain, la fracture s'agrandit entre la rhétorique étatique et le vécu des populations autochtones et riveraines. À quoi servent les rapports annuels validés à Yaoundé si, dans le même temps, les forêts protégées continuent de céder du terrain face aux bulldozers ? Pour de nombreux observateurs locaux, la frontière est mince entre préservation réelle et folklore institutionnel subventionné par les bailleurs de fonds internationaux. Pourtant, des solutions durables existent et exigent un courage politique qui dépasse les simples réunions de comités : - Consacrer le droit des communautés : Rendre souverain le Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP) et légitimer la cartographie participative pour que les populations locales cessent d'être de simples spectatrices. - Garantir la transparence par la technologie : Déployer le suivi satellite combiné aux signalements citoyens pour traquer l'exploitation illégale en temps réel. - Directivité des financements : Court-circuiter les lourdeurs bureaucratiques pour injecter la finance climat directement auprès des entités villageoises et des ONG de terrain. Alors que l'Europe étouffe sous des vagues de chaleur récurrentes et que le dérèglement climatique montre ses crocs à l'échelle globale, le Bassin du Congo ne peut plus être traité comme une simple réserve extractive ou un catalogue de projets pilotes. Il absorbe des milliards de tonnes de carbone et fait vivre des millions de personnes. À l'issue de la session, le Ministre Hele Pierre a appelé à la synergie et au dialogue. L'intention est louable, mais l'heure n'est plus aux déclarations de principe. La question centrale n'est pas de savoir combien de mètres cubes de bois le Cameroun et ses voisins peuvent encore exporter vers les marchés mondiaux, mais combien d'hectares de forêts il nous restera demain pour sauver notre propre avenir.

Mathieu Nathanaël NJOG

Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions environnementales


 
 
 

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