Les patrons des Douanes de l’Afrique Centrale et de l’Ouest s’imprègnent de l’expérience de Beitbridge
ZLECAF
Du 23 au 27 juillet 2026, au confluent du Zimbabwe et de l'Afrique du Sud, une expédition d'un genre nouveau s'est jouée sur le théâtre opérationnel de Beitbridge. À l'initiative d'Afreximbank, le patron des Douanes camerounaises, Edwin Fongod Nuvaga, flanqué de ses homologues du Nigeria et du Bénin, est allé ausculter les entrailles du point de passage le plus fréquenté d'Afrique Australe. L'objectif ? Sortir enfin du fétichisme des déclarations d'intentions pour injecter la rigueur des « postes-frontières juxtaposés » au cœur des corridors Sèmè-Kraké et Mfum-Ekok. Radiographie d’un pèlerinage technique où le bon sens douanier affronte le conservatisme bureaucratique.

On connaissait cette propension atavique des administrations de notre sous-région à célébrer la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAf) dans les salons feutrés, tout en maintenant aux frontières des embouteillages d'un autre âge et des tracasseries kafkaïennes. Mais le déplacement effectué du 23 au 27 juillet 2026 par le Directeur Général des Douanes du Cameroun, Edwin Fongod Nuvaga, aux côtés de ses homologues Adewale Adeniyi du Nigeria et du Colonel Raouf Malèhossou Aboudou du Bénin, rompt du moins sur le papier avec ce théâtre d'ombres. Débarquer à Beitbridge, ce n'est pas aller faire du tourisme institutionnel chez les Zimbabwéens. C'est entrer de plein fouet dans le laboratoire de ce que doit être la logistique africaine du XXIe siècle. Pour quiconque observe avec lucidité l'économie transfrontalière, le constat est brutal : la frontière n'est trop souvent chez nous qu'un péage de la rente. À Beitbridge, sous la houlette de l'Autorité fiscale du Zimbabwe (ZIMRA) emmenée par Mme Lonto Ndlovu, les patrons des douanes Ouest et Centro-africaines ont pu toucher du doigt ce que la volonté politique adossée au partenariat public-privé (PPP) peut produire de plus concret. Terminal de fret segmenté, numérisation intégrale des flux, interopérabilité des systèmes d'information, gestion axée sur le risque : le modèle de concession développé sur place a transformé ce qui était jadis un goulot d'étranglement infernal en un tapis roulant pour les marchandises légitimes. « Beitbridge a démontré que la modernisation des frontières ne se limite pas au développement des infrastructures », martèle Adewale Adeniyi, le Contrôleur Général des Douanes nigérianes. Traduisant là une évidence que nombre de nos décideurs feignent d'ignorer depuis deux décennies. La vraie modernisation est d'abord intellectuelle et méthodologique. Elle exige de la transparence, de la traçabilité et, surtout, le partage du pouvoir de contrôle entre agences autrefois rivales.
Mfum-Ekok et Sèmè-Kraké : Les test-matchs du bon sens
Au cœur de cette mission de benchmarking parrainée par le Dr Gainmore Zana d'Afreximbank, deux axes névralgiques focalisent toutes les attentions : le corridor Sèmè-Kraké (Bénin-Nigeria) et, plus près de nous, l'axe Mfum-Ekok qui relie le Nigeria au Cameroun. C'est là, sur ce pont de la Cross River souvent vanté comme le symbole de l'intégration régionale, que le bât blesse. Quelle est la réalité aujourd'hui pour le transporteur qui quitte Bamenda ou Douala pour rejoindre Calabar ? Un calvaire administratif. Des doublons d'inspections. Des pannes de réseaux informatiques synchronisées par la mauvaise foi, et des pertes sèches qui se chiffrent en milliards de francs CFA pour les opérateurs économiques. Si l'équipe technique d'avant-garde camerounaise emmenée par le Chef du Bureau Principal d'Ekok, Eddia Njenge, le Chef de la Cellule des Etudes, M. Ndefru Angwafo, et le spécialiste TIC Firmin Keambou, a validé l'adaptabilité du modèle austro-africain, c'est bien parce que l'urgence commande d'agir. Le Cameroun ne peut plus se contenter d'être un simple figurant marchand. La modernisation du poste frontalier conjoint de Mfum-Ekok aux normes de guichet unique n'est plus un choix doctrinal ; c'est un impératif de survie fiscale et économique. Comme l'a justement souligné Edwin Fongod Nuvaga lors de la signature du communiqué conjoint le 27 juillet, l'action collective doit viser à « supprimer les obstacles procéduraux qui entravent le commerce légitime ». Dont acte. Mais entre les déclarations solennelles faites à Beitbridge et la réalité des guérites de contrôle à Ekok, le gouffre reste abyssal.

Rendre les armes du corporatisme
Car la vraie question, celle qui fâche et que les comptes-rendus officiels glissent pudiquement sous le tapis, est celle de la résistance interne. Mettre en place un système de guichet unique et une gestion coordonnée des frontières implique l'interconnexion numérique des douanes, la réduction drastique du contrôle physique au profit de la numérisation des données, et l'abandon des pré-carrés bureaucratiques. Les administrations douanières, policières et phytosanitaires de nos pays sont-elles prêtes à abandonner le pouvoir arbitraire de l'inspection manuelle sur le tarmac pour se soumettre à la dictature de l'algorithme de gestion des risques ? C'est ici que le leadership d'Edwin Fongod Nuvaga sera jugé. L'implication des partenaires privés spécialisés (à l'instar des expertises convoquées lors de la mission) démontre que les outils techniques existent. La technologie ne ment pas ; ce sont les hommes qui la contournent. La mission d'étude de Beitbridge aura eu le mérite de poser les termes de l'équation : sans harmonisation des procédures, sans numérisation partagée et sans réelle volonté de co-gestion inter-États, la ZLECAf ne restera qu'un slogan creux inventé par des technocrates pour des technocrates. Le Cameroun, le Nigeria et le Bénin viennent d'engager leur crédibilité collective dans un communiqué conjoint. Pour Mfum-Ekok, le compte à rebours est lancé. Les opérateurs économiques de la sous-région, exsangues face à la vie chère et aux coûts logistiques prohibitifs, n'attendent plus des rapports d'étape satisfaits ou des voyages d'études sans lendemain. Ils exigent des délais de passage réduits à quelques heures, des recettes sécurisées pour les caisses de l'État et la fin du racket institutionnalisé. Le laboratoire de Beitbridge peut conduire à la fin du dogme des barrières. Les leçons de Beitbridge sont désormais sur votre table du DG Edwin Fongod Nuvaga. Dans les jours à venir, nous allons observer si les résolutions zimbabwéennes prenaient corps ou si elles iraient rejoindre la montagne de rapports qui dorment déjà dans les tiroirs de la République. Le temps des promesses est révolu : place à l'épreuve des faits.
Mathieu Nathanaël NJOG



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