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Penser la liberté depuis la nuit des temps noirs de Nathalie Etoke


LIVRE

L’écrivaine et chercheuse américano-camerounaise Nathalie Etoke prend à revers les clichés sur l’afro-pessimisme des productions culturelles noires et souligne les élans vers la liberté, la joie et la vie.

« L’humanité, comme la liberté, est une et indivisible », écrit Nathalie Etoke dans les premières pages de son nouvel ouvrage. « Sans amour, pas de salut pour l’humanité de chacun et de tous. L’universalité de la personne humaine ne peut être restreinte par quelques-uns fussent-ils majoritaires ou dominants. » C’est cette conviction forte, limpide et intransigeante qui lui inspire Black Existential Freedom, une analyse passionnante et lumineuse des productions musicales, littéraires et cinématographiques de celles et ceux qui ont eu à faire face aux plaies béantes de l’histoire : l’esclavage, la colonisation, la ségrégation et la négation systémique de leurs droits humains les plus fondamentaux. Déjà remarquée pour son essai coup de poing Melancholia Africana qui lui valut le prestigieux prix Frantz Fanon décerné par l’Association philosophique caribéenne et autrice d’un documentaire remarqué sur les identités françaises afro-diasporiques, la chercheuse embrasse une fois encore un espace géographique et culturel immense. Des États-Unis à la France, en passant par la terre martyre et héroïque d'Haïti, Nathalie Etoke ne se contente pas de dresser un inventaire de nos blessures. Elle souligne, avec une acuité remarquable, l’incurable élan vital qui pousse les opprimés vers la joie, la liberté et la reconquête de leur dignité.

 

Pour en finir avec les afrodystopies

Avec autant de force que de finesse conceptuelle, l’autrice démonte un cliché tenace : celui qui voudrait assigner la négritude au nihilisme, à la déploration perpétuelle ou à une mélancolie stérile. Elle donne à voir, au contraire, l’expression de subjectivités vibrantes et vivantes, qui s’affirment sans relâche contre les entreprises de déshumanisation et la violence des hiérarchies ethno-raciales. « La liberté doit-elle se concevoir comme une caractéristique de l’esprit humain, dont l’expression serait surtout intérieure ? Ou serait-elle un objectif à atteindre par l’action dans le monde réel et objectif ? », s’interrogeait autrefois la militante et philosophe Angela Davis. À cette alternative, le livre d'Etoke répond en explorant toute la palette des créations noires. Danse, prière, chant, récits transmis sous le manteau ou déclamés au grand jour... sont autant d’expériences concrètes de développement d’une conscience personnelle et d’affirmation de sa propre valeur. Nathalie Etoke en souligne la dimension profondément performative : créer, c'est déjà exister ; chanter, c'est déjà résister. Il serait donc profondément faux et réducteur d’assimiler à de simples lamentations les chants spirituels et les blues où s’exprime en réalité une « résistance spirituelle » tenace, et où se prophétise obstinément l’espoir d’un avenir meilleur. « Créer, c'est déjà exister ; chanter, c'est déjà résister. »

 

La fausse promesse du capitalisme d'affichage

Le livre montre avec lucidité l’incessante tension entre ces revendications d'émancipation et un contexte historique globalement toujours marqué par la matrice du suprémacisme blanc, où l’histoire coloniale et les traumatismes de la traite transatlantique sont trop souvent réduits au silence ou relégués aux marges. Chez une artiste majeure comme Nina Simone, cette lutte prend la forme d'un rejet catégorique des étiquettes étriquées et d'une revendication sans concession de la complexité de l'âme noire. Clamer, comme le faisait Curtis Mayfield, « espoir, foi et amour de soi », ou scander à la suite de Weldon Irvine la beauté d'« être jeune, doué et noir », ne relève pas du simple divertissement : c’est ériger l’estime de soi en véritable bouclier psychologique face aux attaques incessantes d'une société hostile. Mais Nathalie Etoke ne tombe pas pour autant dans l'angélisme. Elle insiste avec gravité sur les persistances tragiques de l'exclusion économique et de la pauvreté de masse, dont le pendant le plus pernicieux est aujourd'hui « l’hypervisibilité de quelques artistes noirs millionnaires, faisant du capitalisme l’équivalent trompeur de la liberté ». En pointant du doigt les figures de Beyoncé ou de Jay-Z, la chercheuse met en garde contre cette autre forme de soumission aux structures politiques dominantes et d’aliénation marchande, où la réussite individuelle sert de paravent à la misère du plus grand nombre.

Du modèle français aux blocages postcoloniaux

L'essai analyse également en profondeur, notamment à travers une lecture fine de l’œuvre de la romancière Léonora Miano, le contexte particulier de la France. Un pays englué dans ses idéaux républicains prétendument « universels » et « aveugles aux couleurs », mais où la réalité sociale dément quotidiennement la théorie. Dans ce paysage, les citoyens français noirs ou d’origine arabe constituent des « minorités hypervisibles », constamment assignées à la figure de l’Autre exotique ou menaçant un mécanisme de marginalisation qui s’applique de la même manière aux sexualités non dominantes. Dans cette mécanique française, les représentations blanches continuent d'être assimilées, par un tour de passe-passe idéologique, à la seule norme universelle acceptable, rejetant les autres dans le piège du particularisme. Enfin, Nathalie Etoke tourne son regard vers le continent africain pour en sonder les douloureuses continuités coloniales post-indépendances. Là-bas, des décennies de dictatures brutales, de corruption endémique et de répression des libertés publiques ont fini par briser le pacte social. Ce sont les citoyens ordinaires qui en « payent le prix le plus fort : économique, social, culturel, moral et spirituel ». En étouffant la contestation, ces régimes ont méthodiquement détruit la relation politique elle-même pourtant la seule capable d'organiser la cité et de garantir une vie digne à chacun. Il résulte de cette traversée exigeante une réflexion puissante, essentielle et éminemment salutaire, que Nathalie Etoke a récemment partagée avec le public passionné des Nuits de la philosophie. Un livre majeur pour désarmer les résignations et réapprendre à conjuguer la liberté au présent.

Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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