Quand le Nigérian Tony Elumelu donne des leçons de légalité au secteur public camerounais
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 3 jours
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GROUPE UBA BANK
C’est un séisme feutré, de ceux dont l’onde de choc ne détruit pas, mais redessine avec une netteté chirurgicale les contours du paysage financier africain. Le Groupe United Bank for Africa (UBA), véritable titan de la finance panafricaine, s’apprête à tourner l'une des pages les plus glorieuses, mais aussi les plus denses de son histoire contemporaine. Le 21 août prochain, Tony Elumelu, figure totémique du capitalisme continental et chantre infatigable de l’« Africapitalisme », passera la main. À la tête du Conseil d’administration, c’est Emmanuel Nnorom qui portera désormais le fardeau et l'honneur de guider cette multinationale aux millions de clients.

Légende Emmanuel Nnoron et Tony Elumelu, transition parfaite
Pour les observateurs avertis, ce mouvement ne relève ni du hasard, ni d'une crise de palais. C'est la démonstration froide, limpide et magistrale d'une maturité institutionnelle qui, par un effet de miroir saisissant et presque cruel, vient jeter une lumière crue sur les tares structurelles de la gouvernance publique de l'autre côté de la frontière, notamment au Cameroun. On a souvent tendance à l'oublier : en Afrique subsaharienne, les banques ne sont plus de simples comptoirs coloniaux ou des officines familiales libérées de tout contrôle. Elles sont les artères vitales de nos économies. Et à ce titre, la Banque Centrale du Nigeria (CBN) veille au grain avec une rigueur de métronome. Le départ de Tony Elumelu s'inscrit en droite ligne de ces directives réglementaires strictes qui limitent la durée des mandats des présidents et administrateurs. Après 12 années d'un règne sans partage, marqué par une expansion agressive et couronnée de succès sur le continent et à l'international (Paris, Londres, New York), le Chairman s’efface devant la règle. Il y a là une leçon de gouvernance universelle : la force d’une institution se mesure à sa capacité à survivre à ses bâtisseurs. Elumelu s’en va, mais les fondations qu’il laisse sont en béton armé. Remplacer une icône pop de la finance internationale est un exercice périlleux. Il fallait un profil capable de rassurer les marchés financiers de Lagos à Londres, de stabiliser l’actionnariat et d’incarner une continuité sans faille. À 68 ans, Emmanuel Nnorom est cet homme-là.
Deux trajectoires face à l'histoire
Ce technocrate chevronné n’est pas un perdreau de l’année. Avec plus de 40 ans d’expérience au compteur dans l’audit, la finance et la haute gouvernance, Nnorom est un technicien hors pair. Surtout, c’est un homme du sérail. Il respire UBA, en connaît les moindres rouages pour y avoir officié pendant plus de huit ans à des postes de direction stratégique avant de rejoindre le Conseil comme administrateur non exécutif. Le choix de Nnorom est un signal fort envoyé aux marchés : la stratégie d'UBA ne changera pas d’un iota. On passe d’un visionnaire charismatique à un gestionnaire d'une rigueur d'horloger suisse. En grattant le vernis de cette nomination, on découvre une subtile continuité capitalistique. Emmanuel Nnorom est le Directeur Général de Heirs Holdings, le bras armé de l’empire d'investissement de... Tony Elumelu. En clair, le nouveau président d’UBA est l’un des lieutenants les plus fidèles du président sortant. Cette proximité garantit que l’esprit de l’Africapitalisme, cette idée que le secteur privé africain doit être le principal moteur de la transformation socio-économique du continent restera la boussole de la banque. Elumelu quitte le cockpit opérationnel, mais il garde un œil très attentif depuis la tour de contrôle de la maison-mère. Là où le secteur privé nigérian, sous la dictée d'un régulateur inflexible, fait la démonstration d'une hygiène managériale exemplaire, le secteur public camerounais offre le spectacle d'une stupéfiante et douloureuse immobilité.
Le parallèle est ici inévitable, documenté de manière implacable par la science et les chiffres. Au Cameroun, la question du renouvellement des dirigeants n'obéit pas à la rigueur d'un chronomètre réglementaire, mais aux mystères insondables du temps politique. Les travaux de recherche menés depuis plus d'une décennie par la professeure Viviane Ondoua Biwole, experte reconnue en gouvernance et ancienne directrice adjointe de l'ISMP (Institut Supérieur de Management Public), ont jeté un pavé magistral dans la mare de l'orthodoxie administrative. Ses études successives sur les entreprises publiques et établissements publics administratifs (EPA) camerounais révèlent une réalité systémique : la quasi-totalité des Présidents de Conseils d’Administration (PCA), des Directeurs Généraux (DG) et de leurs adjoints (DGA) se trouvent dans une situation d'illégalité flagrante au regard des textes de la République. Pourtant, le cadre législatif camerounais est d'une clarté limpide. Les lois du 12 juillet 2017 disposent textuellement que : - Le mandat des Directeurs Généraux et DGA est de trois (3) ans, renouvelable deux fois. La durée totale ne peut, en aucun cas, excéder neuf (9) ans. - Le mandat des PCA est également verrouillé pour éviter l'asphyxie managériale et favoriser l'injection de sang neuf. Or, sur le terrain, l'étude de la Pr Ondoua Biwole démontre que ces compteurs juridiques sont totalement bloqués par un coup de force silencieux. Nombre de dirigeants affichent 15, 20, voire 25 ans de longévité ininterrompue au même poste.

Légende : Camille Moue à Bidias, DG FNE depuis 33 ans
L'immobilité érigée en système au Cameroun
Au mépris des lois, ces gestionnaires de la fortune publique sont maintenus par un statu quo politique qui semble totalement immunisé contre l'urgence des réformes. Cette situation d'illégalité durable n'est pas qu'une simple coquetterie ou une entorse administrative sans conséquence ; elle engendre un coût économique, financier et managérial direct et désastreux pour l'État. D'abord, l'asphyxie du top-management. En bloquant les postes de direction pendant des décennies, le système décourage les cadres intermédiaires les plus talentueux. Faute de perspectives d'évolution, cette élite technique quitte massivement les entreprises publiques, provoquant une fuite dramatique des cerveaux vers le secteur privé ou l'international. Ensuite, vient la fragilisation juridique des actes. Des dirigeants en situation d'illégalité statutaire signent quotidiennement des contrats de millions de dollars, engageant l'État camerounais auprès de partenaires bilatéraux ou multinationaux. Quid de la validité de ces signatures devant des tribunaux arbitraux internationaux en cas de litige ? Le risque de nullité des actes est une épée de Damoclès qui pèse sur l'attractivité économique du pays. Enfin, cela consacre la culture de l'impunité. Quand le sommet de la pyramide s'affranchit des règles de durée avec la bénédiction du pouvoir politique, c'est l'ensemble de l'éthique d'entreprise qui s'en trouve pervertie, reléguant la culture de la performance et de la reddition des comptes au second plan. L’Afrique de 2026 n’est plus celle d’il y a dix ans.
À Lagos, Emmanuel Nnorom hérite d’une machine de guerre financière, mais les défis qui l'attendent sur l'échiquier mondial sont immenses : - La digitalisation à outrance : Face à la montée en puissance fulgurante des Fintechs et des néo-banques, UBA doit accélérer sa mutation technologique pour ne pas perdre sa clientèle jeune et hyper-connectée. - La gestion du risque de change : Dans un contexte macroéconomique marqué par la volatilité chronique des monnaies africaines (notamment le Naira nigérian), la consolidation de la solidité du bilan sera le chantier prioritaire du nouveau patron. - L’intégration régionale : Il s'agira de consolider les acquis dans les 20 pays africains où la banque est implantée tout en allant chercher de nouveaux relais de croissance à l'international. Le passage de témoin du 21 août prochain chez UBA ne sera donc pas un enterrement de première classe, mais une passation de commandement dans les règles de l'art. Tony Elumelu a fait d’UBA un géant africain ; il appartient désormais à Emmanuel Nnorom de l'installer définitivement à la table des grands fauves de la finance mondiale. Pendant ce temps, à Yaoundé, les textes de 2017 dorment toujours dans les tiroirs de la République, superbement ignorés par des barons indéboulonnables. Le mouvement de transition à la tête de UBA Bank montre de manière éclatante le chemin d'une Afrique moderne, compétitive et respectueuse de ses propres règles. Le cas camerounais, documenté par la rigueur scientifique de Viviane Ondoua Biwole, rappelle cruellement le chemin immense qu'il reste à parcourir pour que la loi cesse d'être une simple suggestion écrite, et devienne enfin l'ossature rigide et inviolable de la gestion publique. L'histoire est en marche, mais elle ne court pas à la même vitesse partout.
Mathieu Nathanaël NJOG



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