Quand les milliards africains financent les primes parisiennes aux allures d’un néocolonialisme 2.0
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 3 jours
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ORANGE SA
Dans deux correspondances, le Collectif des syndicats africains des filiales d’Orange crie leur ras-le-bol parce que la Zone Afrique et Moyen-Orient s’impose comme la locomotive insolente de la croissance du Groupe Orange Monde, mais elle doit se contenter des miettes de la table. En effet, une prime exceptionnelle vient d’être octroyée... aux seuls salariés sous contrat français. Un deux poids, deux mesures qui passe mal, très mal, au point de réveiller les fantômes d’un Code Noir que l’on croyait pourtant banni des manuels d’histoire. Enquête sur un scandale à l’accent de dumping social.

C'est une musique bien dissonante qui résonne en ce début de mois de juin 2026 dans les couloirs feutrés de l'opérateur historique français. D’un côté, la messe annuelle de l’Assemblée Générale Mixte, tenue à Paris le 19 mai 2026, célèbre les « solides résultats de l'exercice 2025 » et acte le passage de témoin à la présidence du Conseil d'administration entre Jacques Aschenbroich et Frédéric Sanchez, tout en actant l'éviction de la figure syndicale Sébastien Crozier au profit d'Hélène Marcy pour de sombres motifs de conformité technique (Women on Boards). De l'autre, le cri de colère d'une Afrique laborieuse, flouée, humiliée. Le déclencheur de ce séisme social ? L’attribution par la Direction d’Orange Monde d’une prime exceptionnelle, dite de « partage de la valeur », allant entre 1 000 à 1 400 euros (environ 654 000 à 915 600 FCFA). Un geste généreux, certes, mais réservé exclusivement aux salariés de l'Hexagone. Pour les employés des filiales africaines et moyen-orientales, le verdict est tombé, sec et méprisant : rien. Ou plutôt si, des « remerciements ». Une tape amicale sur l'épaule en guise de salaire.
Pourtant, les chiffres sont têtus et la réalité comptable est cruelle pour les communicants de Paris. La zone Orange Afrique et Moyen-Orient (OMEA) est, de loin, le principal moteur de croissance du groupe. En 2025, alors que les marchés européens saturent, la région affichait une progression insolente de +12,2 %, alignant son onzième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres. Le travail de tous a permis de valider le plan « Lead the Future », mais au moment de redistribuer le gâteau, la Direction choisit l'exclusion au moment même où elle lance en grande pompe son nouveau plan stratégique « Trust the Future ». Quelle confiance pour l'avenir quand les fondations sont minées par l'injustice ? « Alors que nos collègues français ont reçu 1 000 euros (environ 654 000 FCFA) pour fêter les résultats, et que les cadres dirigeants ont obtenu 0,15 % du capital (contre 0,12 % en 2024), nous, qui générons l'essentiel de la croissance, n'avons eu droit qu'à des remerciements », s'indigne un salarié sous anonymat, dépité par ce traitement de faveur colonial.

Légende ; la DG Orange Monde DG Christel Heydemann en visite au Cameroun
Le mirage du dialogue social « OMEA »
Face à cette « rupture d’équité » flagrante, les syndicats de quatre pays africains sont montés au créneau à travers deux autres correspondances croisées adressées à la Direction Générale du Groupe. Pour les représentants des travailleurs, la pilule ne passe pas. Dans une correspondance incendiaire datée du 23 mars 2026 adressée à Vincent Lecerf, Vice-président Exécutif des Ressources Humaines, avec copie à la DG Christel Heydemann et au patron de la zone OMEA Yasser Shaker, l'Alliance Syndicale Monde UNI-Orange et de la CGT, portée par son président William Coker et signée par les représentants de plus de dix pays (du SYNATEL au Burkina au SYNACOM et SYNTIC au Cameroun sous la plume de Simon Noah et Jacques Eyango, jusqu'aux entités transversales comme Orange Bank Africa et Orange Money Groupe) – exige réparation. Comment le Groupe Orange, signataire de l’Accord-Cadre mondial avec UNI GLOBAL UNION en décembre 2006 – texte qui consacre pourtant l’égalité de traitement et le respect des droits des travailleurs à l'échelle planétaire, peut-il afficher un visage aussi rétrograde en mai 2026 ? La question, abrupte, brûle toutes les lèvres sur le continent : « Sommes-nous, nous Africains, toujours sous l’emprise du Code Noir ? »
Pour calmer la fronde, la Direction tente d'allumer des contre-feux. Suite à une séance de travail avec Yasser Shaker à Abidjan le 16 décembre 2025, une réunion Teams s'est tenue le 3 février 2026 avec la DRH d'OMEA pour mettre en place une « Instance de Dialogue Social OMEA ». Autour de la table virtuelle : William Coker, Mahamadi Balboné, Aboubacar Bocoum, tandis que Simon Noah manquait à l'appel pour conflit d'agenda. L'objectif ? Configurer une instance à raison d'un représentant par pays et par CSP (OBA, GOS, OMG), et caler une première réunion en 2026 juste avant le prochain Comité de Groupe Monde (CGM). Mais attention à l'effet Marie-Hervée Agotioh Gabaud, Secrétaire Internationale de la CFE-CGC Orange (Syndicat majoritaire chez Orange France), interrogée par notre consœur française Fanny Pigeaud ne mâche pas ses mots : « Ses membres y remontent les réalités du terrain sans pouvoir en débattre. Et comme le Comité ne se réunit qu'une fois par an, le suivi des situations signalées reste très limité. » En clair : vous parlez, nous n'écoutons pas. Le dialogue social à l'africaine selon Orange se résume à un monologue managérial. En faisant coïncider cette instance avec le calendrier de la Tabaski, cela frisait une volonté de noyer le poisson des revendications salariales.
Contrairement aux zones France et Europe qui bénéficient d'instances dédiées au dialogue social et de véritables contre-pouvoirs syndicaux, la région Afrique-Moyen-Orient est maintenue dans un désert représentatif. Le fameux « Comité Monde », créé en 2010 pour réunir la Direction Générale et les représentants des filiales détenues à au moins 10 % par la Maison-Mère, n'est en réalité qu’une chambre d'enregistrement, un hochet démocratique. Pour justifier l'injustifiable, la Direction Générale s’est drapée dans une mauvaise foi déconcertante, affirmant que ses collaborateurs d'Afrique-Moyen-Orient ne connaissent pas de « problématique particulière », citant une enquête interne pseudo-idyllique. « Mépris de classe ! », réagissait le landerneau syndical avant d'être écarté des instances. On extrait la richesse en Afrique, on pressure les forces locales, mais on distribue les dividendes et les bonus de performance à Paris. Un schéma d’économie extractive que l'on pensait révolu, mais qui survit sous le vernis de la modernité numérique. Ce sentiment d'injustice ne s'arrête pas au portefeuille. Il touche au cœur même de la gouvernance d'Orange SA.

Légende : Le Groupe Orange signe un accord mondial novateur qui fait progresser le gender
Ensemble contre le dumping social
Par ailleurs, la direction invoque la « difficulté » technique de valider un tel processus à l'international. Mensonge ! En 2009, sous l'impulsion de l'Alliance Mondiale UNI/Orange, les salariés avaient bel et bien obtenu une prime groupe à l'échelle mondiale. Si Orange savait le faire il y a dix-sept (17) ans, pourquoi ne le pourrait-elle plus aujourd'hui ? La réponse est politique, elle n'est pas technique : c'est un choix délibéré de division. Pourtant, chaque année, la CGT Orange monte au créneau pour exiger le renouvellement de ce dispositif de redistribution des richesses (augmentation de salaire + prime). Car l'inflation provoquée par les tensions géopolitiques mondiales ne s'arrête pas aux frontières de l'Europe. Elle frappe de plein fouet les ménages africains. Ce que les salariés de l'Afrique réclament, ce n'est pas de la charité, c'est de la dignité. C’est la reconnaissance du fait que ce sont leurs bras, leur sueur et leur matière grise qui consolident les bénéfices d’une multinationale qui se targue de « rapprocher les hommes ». Mais la vérité est implacable, on extrait la richesse en Afrique, on pressure les forces locales dans des contextes hautement instables et complexes, mais on distribue les dividendes (0,75 euro par action voté pour le 15 juin 2026) et les bonus à Paris. Pendant ce temps, les résolutions 7 à 12 garantissant les somptueux packages de rémunération de la DG et des administrateurs passent comme une lettre à la poste lors de l’AG du 19 mai.
La stratégie de division de l'employeur, consistant à gaver les uns pour mieux affamer les autres, a assez duré. L'heure est à la mobilisation transnationale. Face à un capitalisme prédateur qui recolonise les flux financiers, la riposte doit être globale. « Nous avons décidé de dire STOP aux inégalités flagrantes et au dumping social institutionnalisé. Pour exiger, ensemble, une rémunération du travail juste, qui permette à chaque salarié d’Orange, qu'il soit à Paris, Tunis, Dakar ou Douala, de vivre dignement », confie un dirigeant syndical dans l’une des filiales africaines qui a souhaité garder l’anonymat. Surtout qu’un certain nombre de syndicats africains réunis dans le Collectif Orange Together et soutenus par la CFE-CGC Orange réclament la création d'un « Comité Groupe Afrique ». Ils accusent la Direction parisienne de les traiter comme de simples « machines à cash » et souhaitent obtenir un véritable pouvoir de négociation transnationale pour les filiales du continent. Les revendications majeures des syndicats africains exigent plus de souveraineté nationale, de meilleures conditions salariales, et s'opposent au contrôle excessif de l'entité Orange Afrique et Moyen-Orient (OMEA) sur les filiales locales (comme Orange Cameroun). Ils disent de plus accepter ni l’inégalité de traitement entre salarié.es ni la mauvaise foi de l’employeur. Parce que soulignent-ils : « Nous travaillons toutes et tous pour le même Groupe et c’est bien le travail de toutes et tous les salarié.es d’Orange qui permet de consolider les bénéfices ».
Mathieu Nathanaêl NJOG



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